Fédération de la Vienne

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Madeleine Bernardeau nous a quittés . Hommage lui a été rendu le 6 juillet dernier à Saint Maurice la Clouère par une foule importante sous un magnifique soleil d'été.

 Voici quelques unes des prises de parole, entourées d'oeuvres d'art, du drapeau du PCF,  de musique, de poésie  et de chansons   qui l'ont accompagnée .... 

Nous sommes fiers qu'une telle femme ait été notre camarade !

 

Pascale Thibaudeau , Madeleine et l’art...

Je voudrais parler de Madeleine et de son goût pour l’art et la poésie.

 

Sa maison respire l’art et la création, dès qu’on y entre l’œil est attiré par les tableaux et les objets qu’elle a glanés ici ou là, et qui changent de place au gré de son humeur et des saisons. Ce n’est ni une galerie ni un musée, c’est une maison habitée par l’art, une maison où il palpite, où il est vivant.

 

Si elle avait été fortunée, elle serait sans aucun doute devenue une mécène internationalement reconnue. Elle ne l’était pas, mais ça ne l’a pas empêchée d’aider et de soutenir nombre d’artistes en achetant leurs œuvres, en organisant des rencontres, des expositions pour les faire connaître.

 

Elle avait cette insatiable curiosité des défricheurs, des découvreurs de talents dont elle repérait l’originalité, la petite flamme qui brûle et promet l’incandescence. Avec une prédilection pour les formes d’art les moins académiques, et celles où s’impriment plus ou moins visiblement les traces de l’enfance, ce creuset de l’imaginaire et de la créativité.

Parce qu’elle aimait l’enfance en chacun et en chaque chose, la spontanéité gratuite de l’enfance, ce jaillissement de joie et de gravité mêlées. Quand elle vous faisait découvrir, l’air de rien, un nouveau livre, un nouvel artiste, un nouveau poème, elle avait dans l’œil un pétillement espiègle :

« Tiens, regarde ce que j’ai trouvé. Tu connais ? ». On connaissait rarement, alors comme elle, on apprenait à partager les choses qu’on aime, qui nous bouleversent et qui nous fondent ; on a appris à faire circuler les émerveillements et les coups de poing à l’estomac, tout ce qui devient une part de nous-mêmes et nous accompagne.

 

L’art, comme la poésie, lui étaient indispensables, ils l’ont aidée à vivre, elle qui avait la générosité de ne pas faire payer aux autres les malheurs qu’elle avait traversés. Les mots tricotés par les poètes étaient les seuls à pouvoir les dire, ces malheurs, en touchant au plus près le fond des déchirures.

Mais ce qu’elle aimait aussi dans la poésie, c’étaient les jeux avec les mots, les associations insolites ou saugrenues qui vont chercher le sens là où on ne l’y attend pas. Alors ses yeux, à nouveau, s’éclairaient de malice, parce qu’elle avait gardé, même dans les pires moments, l’art de la joie.

 

Elsa Bernardeau - Siredey ….Elle aurait voulu être noire ...

Elle aurait voulu être noire, elle aurait voulu être bi! Mais la petite Madeleine naquit à la maternité de Civray, tout près des Charentes, d’un papa et d’une maman charcutiers, d’une grand-mère aubergiste… Drôle de petite bonne femme, têtue comme une pie! Un peu voleuse aussi… Elle voulait être noire, mais… difficile encore, alors ne s’avouant pas vaincue comme ça, elle devint rouge. Elle voulait être architecte, mais… à Civray dans les années 50… c’est difficile aussi. Alors elle devint institutrice.

Alors, elle réfléchit et se dit “et à quoi sert un livre sans images ni dialogues?”

“Seulement, quand le lapin va jusqu’à sortir une montre de la poche de son gilet, y jette un coup d’oeil, puis hâte le pas, Alice se lève d’un bond, car, en un éclair, il lui vient à l’esprit que jamais au grand jamais elle n’a vu un lapin qui porte un gilet à poche et qui en tire une montre à gousset,”

Elle comprit qu’il fallait que le monde change et elle devint ce changement.

A l’école, avec toutes les mouvements innovants, Steiner, Montessory, Freinet, Madeleine inventa, créa sa propre école, celle de la découverte, de l’estime de soi, celle de l’imaginaire… “Comment le Baron de Münchhausen partit pour la Russie. Comment il fit une bonne action et en fut récompensé. Comment il attacha par erreur son cheval au haut d’un clocher.”

L’école de la vie, pamée de poésies, de livres pleins d’images, de musiques, de contes, de sorties et de fêtes d’écoles…

Quand elle était toute jeune fille, envoyée à Paris pour les vacances, elle rencontrera Foujita, portera le matin, la bouteille de lait à Modigliani… elle engloutit, se gorge de toute la création qui déborde du quartier de Montparnasse d’après guerre.

Elle n’hésite pas Madeleine, quand le peuple algérien et la jeunesse de France sombrent dans l’horreur de la guerre et elle devient valise pour faire passer ses amis étudiants algériens en Suisse…

Elle prenait chacun de ses souvenirs, Madeleine, et elle en faisait une idée, une création qu’elle se passionnait à mettre en oeuvre, à rendre animés. Souvent immédiatement partagés, mangés, bus, ou, et, toujours donnés…

Infatigable tricoteuse, elle magnait le crochet comme une artiste, la machine à coudre et possèdait dans son arsenal, mille et une aiguilles…

Elle a connu le Confort Moderne, Madeleine, cette friche industrielle explosive de musiques, d’arts contemporains, où devenue grand-mère elle emmenait son petit fils Charlie découvrir les musiques du monde, le rock, et toute la scène alternative.

De son amour de l’art, cultivé chez cette femme qui ne repassait pas les chemises de son mari, naquit son chemin de vie, celui qu’elle écrivit, qu’elle cuisina, qu’elle tricota; l’art des gens. Sans aucun compromis.

Et quand elle sut que l’heure de son grand départ approchait, elle remit son rendez-vous à un peu plus tard, afin de confectionner avec douceur et tendresse, un magnifique trousseau pour la petite qui ne tarderait pas à arriver, bien au chaud encore dans le ventre de sa petite fille, Lola.

Je sais aujourd’hui qu’elle aurait aimé, Madeleine, que je termine cette lettre en citant un par un chacun de vos prénoms, vous qui êtes ici maintenant, et qu’il n’aurait fallu en oublier aucun, alors je vous laisse ce plaisir que de le lui dire, avant qu’elle ne nous laisse là, et parte égrainer d’autres pays, d’autres êtres, d’autres mondes.

“Si tu peux faire un rêve sans qu’il te domine

Et si tu peux penser mais n’être pas penseur,

Voir l’oeuvre de ta vie sombrer dans le chaos

Et puis la rebâtir de tes outils brisés,

Si chacun à tes yeux compte comme un humain,

Si face au temps cruel, tu peux sans artifice

User de chaque instant pour continuer ta course,

Tu auras en tes mains le monde et ses ressources

Et, plus que tout, tu seras une femme ma fille!

 

 

Claude Dunoyer, hommage à Madeleine au nom du Parti communiste

Au début des années 60, Madeleine et moi nous nous sommes probablement croisés dans les rues de Civray. Nous avions tous les deux de bonnes raisons de nous promener en ville, moi jeune collégien et elle fille du plus célèbre charcutier de Civray. Une bonne dizaine d’années nous séparaient et à cet âge-là on ne s’adresse pas si facilement la parole avec une telle différence d’âge.

Je me souviens de son père, René Thibaudeau, petit homme rondouillard, au caractère bien trempé, arpentant la place de Civray en long et en large, toujours en discussion avec quelqu’un. Il était communiste et ne perdait jamais une occasion de défendre son point de vue et ses idées.

Madeleine est née en 1938, plus précisément le 21 juin, à Civray. Elle a passé une partie de son enfance dans cette petite ville du sud de la Vienne.. Je dis en partie, car elle partait de temps en temps en vacances chez une de ses tantes qui habitait Paris. Cette tante, proche des milieux artistiques et intellectuels de la capitale lui a permis d’approcher et de côtoyer les poètes et artistes des années d’après-guerre. Son goût pour la culture, qu’elle gardera toute sa vie commence probablement dans ses années-là.

Madeleine, après le cours complémentaire, entre à l’Ecole normale. Après un premier poste dans les Deux-Sèvres elle est nommée à Luchapt. Cette même année, par le plus grand des hasards, Jean-Pierre Bernardeau, jeune instituteur lui aussi, est nommé à Luchapt. Évidemment ce n’est plus par le plus grand des hasards qu’ils se croisent dans les rues de Luchapt. C’est donc dans cette petite bourgade qu’ils font connaissance et que leur vie commune va commencer. Ils auront trois enfants, Samuel, Mathieu et Elsa.

Madeleine et Jean-Pierre se marient en 1967. Cette année-là a été particulièrement chargée : son mariage avec Jean-Pierre, son adhésion au Parti communiste, la naissance de Matthieu, et son premier gros chagrin : la mort de son père qui n’avait que 56 ans.

Arrive 1968, et là continue son engagement politique et syndical sur le terrain des luttes et des grèves. Je dis continue parce que son engagement avait déjà commencé avec les évenement de la guerre d’Algérie. Elle a, entre autre, caché, aidé et fait passer ce qu’on appelle aujourd’hui des clandestins en Suisse, sans parler de son combat contre cette guerre de colonisation encore plus injuste que les autres.

Maintenant, Madeleine et Jean-Pierre sont nommés définitivement à Gençay. Ils garderont leur poste jusqu’à leur retraite.

Le premier chantier de Madeleine en arrivant à Gençay a été de faire tomber le mur séparant la cour des filles de celle des garçons.

Après 68, et la situation stabilisée, nos deux tourtereaux ne ménagent pas leur peine en participant à la vie culturelle de Gençay. Le succès de La Marchoise en est un exemple. À cette époque-là, Gençay faisait référence dans le département pour ses activités culturelles et sociales.

Ma première rencontre avec Madeleine et Jean-Pierre, c’est quand les jeunes agriculteurs du MODEF ont organisé leur fête départementale à Gençay. Leur aide et leur soutien spontanés nous a permis de réussir cette fête et de la renouveler. À cette époque, sans l’existence du Parti communiste nous ne serions probablement jamais devenus les amis que nous avons été.

Arrive maintenant la fin des années 70 et le début des années 80. C’est à cette époque que Madeleine et Jean-Pierre décident de faire construire une maison, mais pas n’importe quelle maison, et pas n’importe où. Ils la voulaient au milieu des arbres et de la nature. Ils trouvent un terrain, dans le lieu-dit de Beausoleil à côté de Gençay. Beausoleil pour quelqu’un né le 21 juin, jour du solstice d’été quel poème ! Ils reçoivent l’aide, pour les plans et la décoration, de leur plus grand ami et copain de leur vie, l’artiste-peintre Jean Fumeron, installé à la Rapiette de Payroux, toute proche d’ici.

Ils construisent cette grande maison comme ils la voulaient : grande, lumineuse, ouverte à tous.

C’est cette maison qui, dans la vie de Madeleine et Jean-Pierre, m’a le plus marqué. Le gros Paradoxe de cette maison, qu’on ne pouvait jamais retrouver quand on voulait y revenir (surtout la nuit tombée, fallait pas louper le petit chemin d’entrée, circuler entre les arbres…) était qu’elle était toujours pleine de monde, d’amis, pleine de lumière, pleine de bruits, pleine de musique, maison introuvable mais vivante !
Madeleine et Jean-Pierre ont eu assez d’une main pour compter les soirs où ils se sont retrouvés seuls. Cette maison était un lieu de partage, de rencontres, d’échanges, d’accueil, un musée vivant vu le nombre de tableaux et d’œuvres d’art accrochées aux murs. Oui, car Madeleine était une grande amatrice d’art !

Dans cette maison, toujours ouverte quelque soit l’heure, l’accueil était on ne peut pus chaleureux, fraternel. La table était toujours garnie, le frigo toujours plein. Madeleine adorait faire la cuisine pour sa famille, ses amis, ses camarades. Le lieu idéal pour les réunions de cellule, de section, pour refaire le monde.

La semaine dernière, notre président Macron a dit au sujet d’un lieu de passage qu’il était en train d’inaugurer, « Dans une gare on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Quel mépris ! Et bien dans cette maison je n’ ai croisé que des humanistes, des progressistes, des artistes, des poètes, des pacifistes, des utopistes, peut-être parfois des anarchistes, mais jamais des gens qui ne sont rien !

Les années 90 sont très douloureuses pour Madeleine. En 94 elle perd Matthieu, et en 98 son deuxième fils. En 2008, Jean-Pierre s’en va aussi...

Dans toutes les épreuves qu’elle a traversées, elle est restée debout avec conviction. Jusqu’à la fin elle a affronté la vie avec l’intelligence du poète.

À sa famille, à ses proches, à Elsa et Jean, à Chimène et son petit frère, je présente toutes mes condoléances et celle des communistes. Nous perdons une camarade, une amie qui restera dans nos mémoires comme une incitation à résister et à continuer le combat.

Madeleine, ma camarade, mon amie, je te dis adieu, mais un adieu d’un seul mot, sans majuscule, un adieu fraternel au sens le plus poétique du terme.

 

 

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