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Hommage à notre camarade Malù Miret

 

HOMMAGE À MALÚ

Texte lu lors de ses obsèques par son époux Enric

 

Je voudrais, en quelques mots, dire quelle a été la vie de Malú.

 

Elle était la fille d’un Républicain profondément de gauche, très catalaniste, par ailleurs un grand sportif, champion d’aviron et, du haut de son 1,92m, l’homme le plus grand de Tarragone. Il est décédé quand sa fillette, qu’il adorait, qu’il promenait sur ses épaules et à qui il parlait comme si elle était une grande personne, n’avait que trois ans.

Née en 1936, elle a eu à subir, pendant toute son enfance, son adolescence et sa première jeunesse, la triple oppression du fascisme franquiste, de l’intégrisme religieux et de la stupidité générale. Placée par sa mère dans le Collège de Santa Teresa de Jesús, un des meilleurs de Tarragone, dont on peut toujours admirer, sur la Rambla de Tarragone, le bâtiment Art Nouveau (classé monument national), elle a eu une École Primaire tellement satisfaisante que les Soeurs avaient dit à sa mère que ce serait dommage qu'elle n'aille pas jusqu’au Bac. Mais les Études Secondaires de sa fille étant trop chères pour elle, simple couturière, il fallait qu’elle demande une bourse au Ministère. C’est ce qu’elle a fait, mais on lui a répondu que si elle voulait une bourse, il fallait qu’elle s’inscrive à la Falange Española. Elle n’a pas voulu le faire et elle n’a pas eu la bourse. Les Soeurs lui ont répondu que sa fille pouvait faire les études de Commerce, qui étaient beaucoup moins chères. Ce qu'elle a fait. Et c’est ainsi que, n’ayant pas pu passer le Bac, Malú n’a pas pu entrer à l’Université, ce dont elle avait toujours rêvé.

Dans son adolescence, elle a dû, passionnée comme elle était de sport, s’inscrire au Frente de Juventudes, section de jeunesse de la Falange, pour pouvoir jouer au basket et faire de la gymnastique.

Ayant terminé ses études commerciales, elle est entrée dans la vie active. À dix-huit ans elle était secrétaire dans une petite entreprise. Mais la femme du directeur a exigé qu’on la mette à la porte ... Malú, la pauvre, était trop jolie ...

A vingt ans elle s’est mariée avec moi et nous sommes partis à Poitiers le lendemain, dans un voyage de noces qui ne s’est jamais terminé. Nous avons traversé la frontière à Cerbère, nous sommes montés dans le train français. Et dans notre compartiment est monté aussi un vieux prêtre catalan, qui nous a dit qu’il était refugié en France depuis la fin de la guerre civile, car il était dans l’Armée Républicaine. Malú a ouvert ses grands yeux: « avec les rouges ?! », lui a-t-elle dit, « mais ils ne vous ont pas tous tués ?!» « Madame…! » a-t-il répondu, en ouvrant les bras. Ainsi donc, rien qu’en passant la frontière, elle a eu la première révélation du fait qu’on lui avait raconté des mensonges.

La France a été pour elle la liberté, la possibilité de vivre ses rêves. Le premier de tous, l’Université. Elle a pu s’inscrire aux cours de français pour étrangers débutants, car du français elle n’en connaissait pas un traître mot. Et elle s’est habillée depuis le premier jour en pantalon, ce qu’elle ne pouvait pas faire en Espagne, car c’était très mal vu. Et c’était pour elle un très grand plaisir de venir avec moi à la B.U. (comme on appelait la bibliothèque universitaire), en toute liberté, car à Tarragone elle allait à la bibliothèque en cachette, sa famille le lui interdisant, car « ces bouquins, va donc savoir qui les a touchés ». Je conserve précieusement un petit bout de papier qu’elle m’a glissé une des premières fois que nous étions à la B.U. : « Amour, je suis énormément heureuse ».

Nous vivions la vie des étudiants pauvres, car mon traitement de Lecteur au Lycée de garçons était juste suffisant pour une personne seule. Mais Malú régissait notre économie avec toute son expérience de fille pauvre et de secrétaire commerciale, et nous vivions heureux comme peuvent l’être deux jeunes qui s’aiment avec très peu d’argent, bien au contraire des mensonges que propage de nos jours l’idéologie néo-libérale de la société de consommation. Nous habitions un meublé, nous prenions nos repas au resto-U, le samedi nous allions au ciné-U. Au printemps Malú a dû être opérée de l’appendicite. Elle a versé des larmes d’émotion quand on lui a dit qu’elle n’avait rien à payer, que la Sécurité Sociale se chargeait de tout.

A Poitiers elle a fait la connaissance de très nombreux exilés républicains espagnols, dont certains, comme Paco Cuñado et sa femme Cimo, sont devenus nos amis pour toute la vie. Ce qu’ils nous ont raconté de la République et de la guerre civile a été pour elle une part essentielle de sa formation politique. Laquelle s’est encore agrandie lorsque, au début des vacances d’été, nous sommes allés à Argelès-sur-Mer, où elle a rencontré son oncle paternel, lui même officier de l’armée républicaine exilé en France depuis la fin de la guerre civile. Ensuite, à Barcelone, elle a fait la connaissance de mes amis, tous antifranquistes, et la plupart communistes. Si bien que lorsque nous sommes rentrés à Poitiers, à notre premier anniversaire de mariage, sa formation politique était totalement acquise.

En même temps, grâce à l’Université et à de très bons amis qui lui ont fait des leçons particulières, sa connaissance du français a fait des progrès tellement spectaculaires qu’elle étonnait tout le monde. Et elle était ravie à mesure qu’elle progressait dans la connaissance de la littérature française et de la culture française en général. Je me rappelle très bien son enthousiasme au cours qu’elle suivait sur Proust.

Trois ans après son arrivée à Poitiers, en 1960, elle a été nommée Lectrice au Lycée des jeunes filles, comme s’appelait alors le Lycée Victor Hugo. À partir de ce moment-là elle a pu vivre dans la réalité ce qui avait été toujours sa plus grande préoccupation: la pédagogie. D’abord la critique de ce qu’on pouvait appeler la pédagogie du franco-catholicisme, ensuite l’étude de ce qu'avait été l’excellente politique scolaire de la République, en Espagne. Et, en France, l’intérêt pour l’enseignement et les mouvements pédagogiques tels Freinet ou le G.F.E.N., le mouvement fondé par Paul Langevin et Henri Wallon.

Au Lycée d’abord, Lectrice à la Faculté ensuite, titulaire du CAPES plus tard, elle a toujours vécu selon ses principes, lutté contre l’échec scolaire, contre la théorie des dons, les « surdoués » et toutes les formes d’élitisme. Entière comme elle était et d’un tempérament enclin à la bagarre, elle a eu de nombreux conflits avec des collègues conservateurs ou franchement élitistes. Mais, pour elle, la pédagogie, la politique, le syndicalisme, étaient la même lutte. Elle était « GFEN » comme elle était SNES, féministe et sympathisante communiste.

Quand nous avons pris la nationalité française nous sommes passés tout naturellement de sympathisants à militants. Militer était vraiment le verbe qui définissait le mieux Malú ; non seulement elle était membre du Parti, de la Commission du SNES, du G.F.E.N., mais encore du Comité de Quartier, où elle avait livré des batailles mémorables, s’engueulant souvent avec son ami Jacques Santrot. Comme il lui arrivait aussi de s’engueuler avec certains dirigeants du Parti.

Malheureusement, l’époque que nous avons eu à vivre, après la chute de l’Union Soviétique, a été celle de la montée de l’idéologie néolibérale, y compris au sein d'une soi-disant gauche. Malú s’indignait lorsqu’elle entendait les discours imbéciles disant que la France était un pays arriéré, qu’il fallait le moderniser, le « réformer ». Le mot « assistanat » la mettait en rogne. Le début de sa maladie a coïncidé avec l’élection de Sarkozy, qu’elle détestait de toute son âme. Elle disait « Il a dû savoir quelles étaient les raisons qui m’ont fait choisir la nationalité française et il s’emploie à les détruire l’une après l’autre ». Tant qu’elle a gardé sa tête, elle a gardé ses convictions. Tant qu’elle a pu marcher, elle a voulu assister aux réunions de cellule, aux repas où elle était heureuse de retrouver les anciens camarades et heureuse de voir comme les jeunes communistes étaient nombreux.

En 1987, à l’enterrement de notre ami de toujours, Paco Cuñado, Capitaine de l’Armée Républicaine, Malú l’a salué en levant le poing. Permettez-moi d’en faire autant. Elle le mérite.

 

 

 

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