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Hommage à notre camarade Jean-Pierre Jallais

Après une cérémonie dans l’intimité familiale, ses camarades, ses amis et tous ceux qui, l’ayant connu, l’aimaient, ont rendu hommage à notre camarade Jean-Pierre à dans un amphi de l’Hotel Aubaret de la Fac de Droit, samedi dernier 4 décembre...

Quel symbole que ce lieu, dédié à la culture universitaire, réunisse dans ce très grand amphi, rempli à craquer, des militants ouvriers et des intellectuels fraternellement unis pour un hommage au militant ouvrier (« je suis gazier chimiquement pur » disait-il) et à l’intellectuel autodidacte, le tout en fusion intime en un seul homme !

L’hommage était conduit par Alain SICARD, universitaire, spécialiste du poète Pablo Neruda, ami de Jean-Pierre depuis le milieu des années 60 et grâce auquel ces adieux ont été "gonflés d’espoir et non pas solennels et tristes car il ne l’aurait pas voulu et l’hommage joyeux car son principal trésor était la confiance inaltérable en ce qu’il y a de meilleur chez les hommes ». Hommage simple aussi, « sans mettre de côté la complexité car cet homme simple détestait les schématismes et était, en particulier, attentif à l’évolution des rapports sociaux et à l’évolution de l’exploitation à l’heure de la mondialisation . »

C’est un poème de Paul ELUARD qui a ouvert l’hommage. Paru en 1946 dans Epreuves dans l’ombre (voir Edition des Oeuvres complètes d’ELUARD, Pléiade, volume 2, page 219) ce poème a sans doute été écrit en 1942 à la mort de résistants

DES JOURS ENTRE LES JOURS
DES HOMMES ENTRE LES HOMMES

Apportez tout ce qui vit sur leur tombe
Non seulement des fleurs mais votre espoir
Tout ce qui vit à la lumière de l’espoir
Vos mains et votre chair et votre vue du monde
Immense sans remords sans regrets innocente
Votre coeur qui bat près d’un autre coeur
Apportez tout cela sur cette dérision
Qu’est une tombe ô souvenir fils de la vie

Nous n’avons pas le culte de la mort
Nous haïssons la mort il nous faut peu de choses
Pour accepter la vie même quand elle est lourde
Sous n’importe quel ciel la mort a peu de sens
Ils étaient comme nous écoutons leur passé
Il est en nous ils sont vivants dans notre espoir
Ils ont eu simplement la force de combattre
Pour vivre et nous nous combattons

Pour assurer leur vie en nous contre la mort

A suivi la prise de parole de Pascal BRIAND, secrétaire départemental de l’Union départementale CGT :
Mesdames, Messieurs, chers Amis, chers Camarades,

Avant de commencer cet hommage à la mémoire de notre regretté camarade Jean-Pierre JALLAIS, brutalement emporté par la maladie, je souhaite renouveler à Jacqueline, son épouse, à sa fille, sa famille, ses proches, toute notre affection, soyez assurés de tout notre soutien actif, traduction des nombreux témoignages de ces derniers jours, tous ces mots tout droit sortis du cœur des hommes et des femmes, de ces camarades qui font la CGT.

Hommage à l’homme, une grande figure publique de la Vienne, à ses nombreux engagements, ses actions multiples, son rayonnement, bien qu’indivisible. Nous souhaitons particulièrement saluer le militant, le dirigeant syndical.

Issu de l’école nationale des métiers de Gaz de France de Versailles, en septembre 1960, Jean-Pierre intègre le service public, au centre de distribution d’EDF-GDF de la Vienne et des Deux Sèvres.

De cette époque, ce que retiennent ses collègues encore aujourd’hui, c’est sa joie, sa bonne humeur, sa gentillesse, un homme attentif aux autres et accessible, des qualités qui ne l’ont jamais quitté. Ils ont souvenir d’un collègue plein d’entrain, chaleureux et très naturellement d’un Jean Pierre toujours dans l’action avec ses collègues pour qu’ensemble s’améliorent le quotidien, la vie au travail, la vie en famille.

Sans attendre, Jean-Pierre adhère à la CGT début 61, avant de partir effectuer son service militaire avec campagne. Jean Pierre passe quelques mois en Algérie où il terminera en cellule. Un très mauvais souvenir pour l’homme de Paix et de tolérance. Plus tard, il refusera de demander sa carte d’ancien combattant.
La guerre, c’est l’impensable pour lui.

De retour en 1963, il reprend son métier à Niort et son engagement syndical, il est responsable des jeunes CGT du Département. Il adhère en 1964 au Parti Communiste Français. A cette époque, se joue un véritable défi industriel et humain dans cette entreprise publique, au service de l’intérêt général du pays.

La période est intense, celle du changement de gaz, l’arrivée du gaz naturel, le démantèlement des usines à gaz, il faut réussir cette indispensable transformation technique, économique et sociale.

L’entreprise a plusieurs défis à relever, le premier industriel, c’est de renouveler son parc de production et ses installations de distribution et pour y parvenir, un second, humain, recruter des jeunes, les former et dans le même temps reconvertir en plombier ou électricien le personnel existant, pour la plupart, des anciens chauffeurs de fours des usines à gaz qui datent d’avant guerre.

Pour réussir cette mutation, l’entreprise compte sur les organisations syndicales, en particulier la Cgt et ses militants, comme Jean-Pierre.

Répondre aux besoins de l’entreprise n’était pas non plus à l’époque, synonyme de réponse aux besoins des salariés.

Cette nuance, Jean-Pierre l’avait déjà intégrée et pour y répondre, le besoin d’organiser les salariés est pour lui une évidence : rassembler pour pouvoir agir et influencer réellement le cours des choses. Rassembler pour agir ensemble, les jeunes et les moins jeunes, éviter les frictions entre les générations, il faut du doigté, de l’intelligence, Jean Pierre est un des hommes de la situation.

Ensemble, ils luttent et gagnent la reconnaissance de leurs savoir faire, de leurs qualifications, des moyens nouveaux pour assurer les missions du service public. Jean-Pierre est déjà reconnu par ses collègues comme l’un de leurs représentants.

Pour Jean-Pierre, les intérêts de l’entreprise et ceux des salariés sont liés, indissociables.
L’un ne peut se faire sans l’autre et c’est une des missions du syndicaliste, de veiller à cet équilibre.
Equilibre rompu aujourd’hui où l’intérêt des entreprises pour leurs salariés est devenu l’intérêt des entreprises pour leurs actionnaires, avec les conséquences économiques et sociales que vous connaissez et que beaucoup subissent en ce moment.

L’entreprise avec ses salariés, ses agents, aidés des militants de l’énergie de cette époque, réussiront cette gigantesque transformation et cela sans aucun licenciement.

Jean-Pierre restera toujours dans nos esprits comme un homme de rassemblement, cela comptait énormément pour lui, tout comme l’avis des salariés.

Son action était reconnue de tous, aussi de ses adversaires. Il était respectueux des autres, il inspirait un grand respect.

Notre Camarade « gazier chimiquement pur » comme il aimait le dire, mène dans le même temps son activité professionnelle et son engagement syndical, pour lui quoi de plus naturel.

Pour Jean-Pierre, si l’épanouissement, l’émancipation des hommes et des femmes passe par l’emploi, le travail, cela ne peut être complètement vrai, abouti sans l’engagement syndical d’une part et sans l’engagement politique de l’autre.

Pendant les mouvements de 1968 comme ses camarades, il est acteur de la mobilisation qui consiste là encore à convaincre les salariés d’agir collectivement. Il est présent et acteur, auprès de ceux et celles qui occupent les entreprises et sur les piquets de grève.

En 1971, après avoir accepté de répondre à la proposition de la Cgt qui lui était faite, Jean-Pierre quitte l’entreprise, sans salaire, pour d’autres fonctions syndicales. Il a toujours soif de nouveaux horizons. Jean-Pierre est secrétaire de l’Union Départementale des syndicats CGT de la Vienne.

Il poursuit sa formation syndicale.
Cela s’appelait l’éducation ouvrière, il y attachait énormément d’importance. Il ne manquait jamais une occasion d’en faire la promotion, de la proposer aux jeunes. Formation qu’il considérait comme essentielle, il lui consacrera beaucoup de son temps pour lui et pour les autres. Il avait soif de connaissance.

« Toutes les portes s’ouvrent au syndicaliste, rien ne lui résiste, à condition de s’en donner les moyens et cela passe par la formation syndicale permanente, l’école des militants celle qui va t’apprendre à apprendre et par toi-même » disait-il.

Il y a encore quelques mois, Jean-Pierre animait une session de formation en direction de nos militants sur - Le Monde, l’Europe, les enjeux économiques- notre camarade passionné et intarissable m’avait dit « j’ai eu fort à faire, mais qu’ils sont bien ces jeunes, ils s’en posent des questions et dans la période c’est très bien. » Il ne laissait personne indifférent, même celles et ceux qui le rencontraient pour la première fois.
En 1975, il sera le premier Secrétaire du Comité régional CGT Poitou-Charentes. De par son mandat, il intègre la Commission Confédérale Nationale de la CGT.

Dans les années qui suivent, se dessinent les territoires des régions et leurs futures prérogatives. Jean Pierre est une nouvelle fois l’homme, le militant de la situation.

Jean-Pierre est alors au côté d’Henri KRASUCKI. Il fait équipe avec Louis VIANET. Les enjeux de la décentralisation sont importants, multiples, structurants pour l’avenir, développement et aménagement des territoires, preuve en est aujourd’hui.

Notre Camarade est encore acteur, à la création du Conseil économique et social, régional.

Par ailleurs, la Confédération lui confie un mandat sur les questions internationales, travailler, échanger, rencontrer d’autres salariés, d’autres militants, d’autres cultures, rien de plus motivant et enrichissant pour Jean-Pierre, la liste des coopérations internationales de ses rencontres est longue et riche d’enseignement.
« Notre organisation syndicale m’a ouvert des portes, parfois inespérées, inimaginables », disait-il.

Aussi, durant toutes ces années, de profonds débats agitent la CGT. Il est question de la place et de la spécificité des jeunes, des femmes dans notre organisation, de l’importance d’intervenir syndicalement sur les questions économiques à l’entreprise, de même sur les finalités des services publics, de nos règles de vie, de la place et du rôle du syndiqué.
Les différents congrès trancheront et rendront effectif leur mise en œuvre, comme bien d’autres questions, notamment la question du pluralisme dans la CGT.

Des moments importants, mais plus facile à dépasser avec des camarades comme Jean-Pierre. Il avait cette capacité à construire des ponts, des passerelles, entre les groupes, les clans, les catégories. Cet érudit, par son adresse, son habileté impressionnante avait une incroyable capacité pour détecter les portes d’entrées et ainsi relier des mondes parfois très différents et au-delà du syndicalisme.

Un long et riche parcours, en 1987, notre camarade autodidacte, devenu cadre entre temps, obtient la reconnaissance de son entreprise et retrouve enfin un plein salaire.

1994 c’est l’heure de la retraite mais Jean-Pierre participe encore à plusieurs échanges internationaux. En 1996 il décide de mettre fin à son mandat régional.
Une retraite active, il continue à aider, à militer, c’est un facilitateur.

Il participait aux travaux du bureau des retraités du syndicat de l’énergie, à la formation interprofessionnelle.

Humilité, gentillesse, disponibilité, accessibilité, à l’écoute, de l’analyse, du recul, un esprit de synthèse et un sens de la formule hors du commun, il a été d’une grande utilité, essentiel à certains moments.

Hommage à l’homme, au militant, au collègue, au camarade, qui plaçait au dessus de tout, l’humain, toutes celles et ceux qui font l’unique richesse d’une entreprise, d’un pays.
Hommage à une vie bien remplie au service des autres, d’engagement pour le monde du travail, une vie militante porteuse de valeurs, de paix, de tolérance, de fraternité, de solidarité, de justice.

C’est pourquoi Jean-Pierre ne nous laisse pas une empreinte tel un Dinosaure, il a tellement été à l’opposé de cela.
Non, il nous lègue en héritage une belle histoire, l’histoire d’une vie pleine, riche d’enseignement, de savoir être, de savoir faire. Celle-ci restera, elle vient enrichir notre histoire sociale et celle de notre organisation syndicale.

L’histoire d’un Homme, d’un camarade, qui a emprunté et parcouru de nombreux chemins, dont celui du syndicalisme, elle est pleine de sens, elle nous donne une direction, elle ne demande qu’à être prolongée.

A nous camarades, demain, de poursuivre son action et celles de bien d’autres camarades malheureusement disparus, c’est notre histoire, notre mémoire collective, l’histoire d’une grande organisation, chaque jour plus riche de l’action de ses militants, une, une seule et indivisible comme Jean-Pierre.

Poursuivons, continuons tous ensemble à enrichir ce bien commun, élargissons au-delà de nos rangs, renouvelons, ravivons cet engagement porteur d’avenir, indispensable face aux défis et aux enjeux qui nous attendent, pour de nouvelles conquêtes sociales, pour un monde des peuples, c’est à la fois donner du sens, de l’espoir, des perspectives d’avenir de notre action collective, si chères à notre camarade disparu.

Prolonger son action est véritablement la meilleure des façons de rendre hommage à la mémoire de notre regretté Camarade Jean-Pierre JALLAIS.

Poitiers, le 3 décembre 2010

Puis Alain a laissé à nouveau la parole à un poème aux résonances que trop actuelles, extrait d’ Etranges étrangers de Jacques PREVERT (Folio Gallimard jeunesse, illustré par Jacqueline DUHEME)

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies
Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d’or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd’hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.
Jacques PRÉVERT Grand bal du printemps
(La Guilde du Livre,1951 ; Éditions Gallimard,1976 )

Avant de laisser la parole à un autre poème, Alain a raconté une des ses expériences les plus fortes celle du jour où Jean-Pierre l’avait invité à parler de Pablo NERUDA à un stage de la CGT à Saintes ...
Le drame chilien a été pour toute une génération de militants, celle de Jean-Pierre, l’équivalent de la guerre d’Espagne pour la génération précédente ...Lors d’un de ses voyages au Chili, Alain Sicard avait rencontré un des mineurs de la Desaparecida célébrés par NERUDA dans Le chant général ( Edition Poésie Gallimard, traduction de Claude COUFFON) ) et avait raconté cette histoire à Jean-Pierre...

Quand vous irez au Nord, monsieur,

passez à « La Desaparecida »

et demandez maître Huerta.

De loin, vous ne verrez rien d’autre

qu’un long désert de sable gris.

Puis les contours apparaîtront

avec la passe et les terrils

Les fatigues et les souffrances

sont invisibles, elles circulent

sous la terre, brisant des êtres

où elles reposent, allongées,

devenues alors silencieuses.

Avec ses deux mètres ou presque

Huerta était maître foreur.

Les foreurs sont des gens qui ouvrent

le terrain pour sonder plus bas

quand le filon va s’épuiser.

A cinq cents mètres en profondeur,

avec de l’eau jusqu’à la taille,

le foreur pioche, pioche et pioche.

Chaque fois qu’il sort de l’enfer

deux journées se sont écoulées,

jusqu’à ce que les perforeuses

dans le roc et l’obscurité,

dans la boue, laissant nu à la pulpe

par où la mine s’achemine.

Maître Huerta, savant foreur,

semblait remplir de sa carrure

le goulet. Il s’y enfonçait

en chantant comme un capitaine.

Il en sortait jaune, gercé,

bossu, racorni, et ses yeux

regardaient comme ceux d’un mort.

Puis il se traîna dans la mine.

Un jour il ne put plus descendre.

L’antimoine le dévorait

et sa maigreur impressionnait.

Marcher lui devint impossible.

Ses jambes étaient comme percées,

comme clouées. Comme il était

si grand, si grand, on aurait cru

un fantôme affamé, monsieur,

qui demandait sans demander.

Il n’avait pas encore trente ans.

Vous dites : - Où l’a t-on enterré ?

Nul ne pourra vous renseigner

car, à la fin, le sable et le vent

renversent et enfouissent les croix.

Là-haut, à « La Desaparecida »

travaillait le maître Huerta.

La chorale Chantons liberté a ensuite entonné Le drapeau rouge dont la première version fut écrite en 1877 par le communard Paul BROUSSE, réfugié en Suisse.

Paul FROMONTEIL, ancien secrétaire départemental du PCF de la Vienne, ancien vice Président de la Région Poitou-Charentes a ensuite pris la parole au nom du Parti Communiste Français :

"Jean-Pierre était à la fois un homme simple, apparemment ordinaire mais qui savait prendre toutes les dimensions du temps et de l’espace. C’est cette double dimension qui faisait qu’on l’aimait dans les contacts personnels, dans les échanges. On l’écoutait et on le suivait dans l’action. Bref, c’était à la fois un ami et un camarade avec lequel on était bien, avec lequel on allait avec plaisir dans la vie personnelle comme dans la réflexion et les engagements.

Jean-Pierre aimait sa vie familiale avec Jacqueline et leur fille, avec ses parents, ses amis. On lui rendait sa gentillesse, sa loyauté, son esprit...voire son humour. Il aimait les champs et les bois avec sa maison, au bout du chemin.

C’est avec ce style personnel qu’il s’engageait dans les luttes sociales, les combats politiques, les grands débats sociétaux : syndicaliste et communiste tout à la fois !

C’est ce dernier aspect que je voudrais évoquer. Ses engagements syndicaux et communistes se nourrissaient les uns des autre, dans le respect des formes et des spécificités de chacun : il s’agissait d’un même combat. D’un même combat prenant ses sources dans les réalités quotidiennes, dans les entreprises, dans les quartiers ( je pense au quartier des Trois Cités où jean-Pierre et Jacqueline ont vécu de longues années) .

Réalités quotidiennes perçues à travers des idéaux de justice, de liberté, d’égalité. Bref des idéaux à la fois révolutionnaires, républicains et humanistes.

Jean-Pierre est venu au communisme comme le disait Picasso, c’est à dire "comme on va à la fontaine", c’est à dire pour se désaltérer avec l’eau pure de la solidarité et du partage.

Au delà des avatars de l’histoire, des chienneries des réalités, Jean-Pierre voulait un partage des pouvoirs, un partage des richesses pour sortir d’une société d’exploitation et de violence, pour construire un monde de fraternité.

Ce monde, cette société, c’est dans le quotidien, avec tous et avec chacun que Jean-Pierre pensait qu’on pouvait la construire. Avec Marx, il pensait que le communisme sort du mouvement même de la société. Comme l’a bien dit un lecteur dans un témoignage dans la presse locale, Jean-Pierre était ouvert et tolérant mais en même temps porteur d’idées et de propositions.

Surtout lorsque le capitalisme financier veut croquer les peuples, les soumettre à sa loi, être révolutionnaire c’est être rassembleur. c’est en allant à la racine des choses que l’on est le plus ouvert, le plus rassembleur. C’est sans doute la marque que le communisme français a apportée au mouvement ouvrier et international.

Jean-Pierre, en plus de ses responsabilités syndicales, a été pendant de nombreuses années à la direction départementale de la Fédération de la Vienne du PCF. Il avait la responsabilité du travail aux entreprises.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer quelques camarades qui, à cette époque, partageaient avec lui les responsabilités de la direction départementale du PCF. Je me limiterai à quelques grandes figures poitevines disparues : Claude Prévost, Tony Lainé, Michel Amand, la liste serait longue ! Ils ont su faire rayonner une influence forte et ouverte qui a marqué en profondeur nos villes et nos campagnes, de Poitiers à Montmorillon, de Châtellerault au Civraisien. C’étaient des hommes et des femmes de valeur entourés d’une sympathie qui allait bien au delà des clivages politiques. N’oublions pas que 8 cantons de la Vienne éliront à des moments divers des conseillers généraux communistes rassemblant une majorité d’électeurs bien au delà des clivages politiques. Il faudra écrire l’histoire de tout cela ...

Des jeunes ont pris et vont prendre la relève mais Jean-Pierre nous manquera pour répondre aux enjeux de notre époque et au défi du futur. Jean-Pierre nous manquera car dans un présent complexe et avec les incertitudes du futur, il aurait pu apporter encore beaucoup. On a besoin de la mémoire dans les luttes, dans la politique comme dans la vie.

Par exemple, Jean-Pierre a adhéré au PCF lorsqu’il a été entraîné dans cette guerre d’Algérie. Tout comme il était nécessaire de sortir du colonialisme , il est nécessaire aujourd’hui de trouver le chemin d’un monde qui ne soit plus dominé par le profit. Jean-Pierre a été un des acteurs du mouvement de mai 68. Au moment où l’on tend fortement à réduire les dimensions sociales politiques, civilisationnelles des mouvements populaires, il est nécessaire de revenir sur le caractère global de mai 68 pour trouver et réaliser les chemins d’une transformation novatrice du monde.

Jean-Pierre va nous manquer pour tout cela.

Nous sommes encore un certain nombre à avoir vécu une partie du siècle dernier. Nous voulions préparer des lendemains qui chantent. Ce fut un peu plus difficile que nous le pensions. Nous avons même vécu des désillusions, des tragédies mais nous avons perçu beaucoup de lumières. Non seulement nous ne regrettons rien mais nous sommes fiers de ce que nous avons fait. Fiers de l’utilité pour hier et pour demain. " Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent" disait Victor Hugo.

Jean-Pierre était de ceux là, il a donc bien vécu.

Je voudrais dire à Jacqueline, qui a accompagné Jean-Pierre sur son chemin, prenant toute sa part, notamment à travers ses responsabilités d’adjointe à la Mairie e Poitiers, comme à sa fille qui aimait tant son papa, avec Aragon que la vie en vaut la peine [...] Certes un jour je m’en irai sans avoir tout dit.. Malgré tout je vous dis que cette vie fut belle.’".

Rappelons que Jean-Pierre était aussi du côté de la vie et de l’avenir...Comme le montrent les photos, il était des manifs contre la réforme des retraites et il était candidat dans la Vienne aux élections régionales du printemps dernier sur la liste du Front de Gauche .

La chorale Chantons liberté a ensuite repris le micro pour une magnifique chanson de Roger CAUSSIMON sur une musique de Philippe SARDE que chante Isabelle HUPERT dans Le juge et l’assassin de Bertrand TAVERNIER : La commune est en lutte puis pour le poignant Temps des cerises dédié a posteriori par Jean-Baptiste CLEMENT à une infirmière communarde morte pendant la "Semaine sanglante"

Le dernier hommage a été celui de son ami, Gabriel BIANCOTTO, ancien Recteur de l’Académie de Poitiers et universitaire " Mon hommage à Jean-Pierre ne peut avoir le poids de ceux qui m’ont précédé. Il se veut un simple témoignage d’amitié et d’affection au couple de Jacqueline et de Jean-Pierre et à leur fille.

Je ne suis probablement pas le mieux placé pour rendre hommage à Jean-Pierre au nom de l’amitié : beaucoup de ses amis appartenaient depuis beaucoup plus longtemps que moi au réseau d’affection et d’admiration qui l’entourait ; mais l’émotion et la peine a fait craindre, à ceux plus autorisés que moi auprès de qui je m’en suis ouvert, de perdre la voix au moment de parler de lui comme d’un être cher définitivement lointain. J’essaie donc d’être ici leur porte- parole, non pas pour prononcer un éloge funèbre , mais pour célébrer une forme de fraternité qui durera au-delà des circonstances présentes, cristallisée désormais autour de Jacqueline et de sa fille.

D’autre part, il est impossible de parler de Jean-Pierre au nom de tous ses amis, ceux qui étaient rassemblés autour de lui lors de ses obsèques, et ceux encore plus nombreux, qui lui rendent hommage aujourd’hui. une personnalité aussi riche que la sienne, aussi curieuse et sensible à la diversité des milieux, des opinions et des modes de pensée, a noué de multiples liens étroits avec de nombreuses personnes appartenant à d’autres cercles d’amitié et qui auraient tout autant de droits que moi à parler de Jean-Pierre. Mon point de vue n’est donc que celui d’un petit groupe souvent réuni autour de Jean-Pierre au cours de ces dernières années, où figurent de ses amis les plus anciens, pour ces célébrations joyeuses qu’il aimait, où les échanges politiques, culturels, intellectuels n’ont jamais été absents.

Pour caractériser la personnalité de Jean- Pierre viennent de prime abord à l’esprit sa présence physique et sa prestance, la gaité de ses yeux clairs, l’affection qu’il traduisait par de solides embrassades, sa voix profonde à l’accent caractéristique, souvent lente comme s’il cherchait le mot le plus juste, la qualité de son élocution, l’égalité de son humeur : il n’était pas possible qu’ existe avec lui la moindre ombre, la moindre tension.Dans son approche de tout interlocuteur, marquée d’évidence par l’ouverture d’esprit et la curiosité, son attitude première est d’être à l’écoute, et d’exprimer une confiance totale à l’autre, sans duplicité ni sous-entendu. Pour Jean-Pierre, la notion de camaraderie implique de plus solidarité et disponibilité : il est toujours prêt à rendre service, de ses bras ou de ses conseils. Mais le trait le plus marquant de sa personnalité est sans aucun doute l’amour de la vie : chez Jean-Pierre il se manifeste dans toutes les démarches de l’existence quotidienne. Ainsi, de même que dans l’ancienne langue française que j’ai longtemps enseignée, "faire bonne chère" signifie " Faire bon visage à quelqu’un en signe d’accueil" avant d’exprimer la qualité du repas qu’on lui offre, le sens de l’amitié et du partage se traduit chez Jean-Pierre par son plaisir à faire la cuisine pour ses hôtes , en praticien d’expérience. Jean-Pierre est fondamentalement un bon vivant, et il trouve goût et plaisir à faire partager ces moments. Une de nos joies communes était de parcourir son potager, avec lequel le mien ne peut se comparer, potager à l’air gentiment désordonné mais à la production superbe, dont Jean-Pierre était très fier. Généreux de son travail, il a partagé avec ses voisins d’alors, qui sont avec nous aujourd’hui, ce qu’il nommait plaisamment un potager kolkhozien. Homme de goût, il a aménagé avec Jacqueline un cadre de vie harmonieux, lumineux et ouvert à leur image, en bâtisseur qui sait monter un mur de pierre comme un professionnel. Au reste, le plus bel exemple de son amour de la vie est le couple fusionnel qu’il forme depuis 42 ans avec Jacqueline et la fierté qu’ils éprouvent tous deux pour leur fille.

Il ne m’appartient pas, bien sûr, de parler de l’activité syndicale et politique de Jean-Pierre que je n’ai approchée que de très loin, mais il a sans aucun doute mis en oeuvre dans son activité militante toutes les qualités intellectuelles et morales qu’il manifestait quotidiennement avec ses amis. Fortement ancré dans une tradition ouvrière qu’il a illustré de manière éminente dans toutes ses démarches de militant- représentant d’une élite ouvrière qui, par son intelligence, sa culture et son sens des responsabilités, impose à tous le respect-, d’une fidélité sans faille à une idéologie politique de gauche, il est en même temps dénué de sectarisme, et conserve à tout moment un regard critique sur ses points de vue et ses propres attitudes : ne se contentant pas d’idées reçues, il sait écouter, et aussi douter, se remettant en question lui même en faisant appel à un jugement sain et à sa profonde connaissance des mondes économiques, politiques et syndicaux. A l’aise sans aucune ostentation et toujours la même simplicité, aussi bien parmi les travailleurs dont il est issu que dans un milieu intellectuel( je rappelle qu’il avait été retenu au titre de personnalité extérieure pour siéger au Conseil d’Administration de l’Université de Poitiers), ou dans ses relations avec le patronat, il a joui en tous lieux d’une autorité morale pleinement reconnue ; sa parole mesurée, exprimée avec calme et clarté va nous manquer.

Nous manquerons sa vivacité d’esprit, son goût du dialogue et ses connaissances dans les domaines les plus divers : passionné de culture, il a mis la même attention, la même exigence à annoter un livre, à écouter un opéra ou de la musique de jazz, qu’à construire un muret de pierre taillée dans son jardin. En un temps tout proche où il se sentait encore en pleine forme, l’intuition insensée de sa fille l’a, par un heureux choix, entraîné en compagnie de Jacqueline, voici peu de semaines, dans un ultime voyage aux terres parmi les plus riches d’histoire et de culture d’Italie.

A la fin septembre, nous avions passé en compagnie de Jacqueline et de Jean-Pierre quelques heures parfaitement heureuses au soleil de la Méditerranée, pas trop loin du cimetière marin de Valéry et de Brassens. Nous souhaitions bien sûr renouveler de telles rencontres. Un sort malin en a tranché autrement, que Jean-Pierre a affronté avec lucidité et courage : un mauvais vent s’est levé, et il faut désormais tenter de vivre avec un vide à table lors de nos réunions amicales à la place de l’ami devenu lointain. Mais Jacqueline et leur fille savent combien il sera présent dans tous nos coeurs et les amis sauront serrer les rangs autour d’elles.

Deux poèmes, d’une horrible actualité, sont ensuite lus :

D’abord La grasse matinée Jacques PREVERT, écrit au lendemain de la crise de 29 ( extrait de Paroles , Editions Gallimard poésie)
Il est terrible
le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez "Potin "
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégés par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines....
Un peu plus loin le bistro
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !!...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro francs soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim .

Puis le poème de GUILLEVIC La vie augmente (in Gagner - Gallimard édition)
La vie augmente
Quand on nous dit
La vie augmente, ce n’est pas
Que le corps des femmes
Devient plus vaste, que les arbres
Se sont mis à monter
Par dessus les nuages,
Que l’on peut voyager dans le monde des fleurs,
Que les amants
Peuvent des jours entier rester à s’épouser,
Mais c’est tout simplement,
Qu’il devient difficile
De vivre simplement.

Des témoignages venus de la salle ont rapporté des anecdotes faisant revivre Jean-Pierre, son sens de l’amitié et son sens de l’humour et tous ont ri ...

Alain a conclu par une citation de Louis ARAGON tirée des Yeux et la mémoire (Editions Gallimard poésie)
C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes.
[...]

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici
N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

qui rejoint certaines de derniers mots de Jean-Pierre : "J’ai eu une belle vie." " Il nous a rassemblés. C’est un beau verbe, rassembler. Et son combat sera continué par tous ceux qui étaient présents dans cette salle. "

Et nous nous sommes séparés aux paroles du Chiffon rouge de Michel FUGAIN chantées par la chorale et reprises par toute la salle.

Merci à tous ceux qui m’ont confié leurs documents et leurs photos ...
Françoise Poteau

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