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Hommage à un homme et à un militant, notre camarade Michel Amand

Quelle foule se pressait mercredi dernier 16 juin au funérarium de Poitiers pour un hommage à notre camarade Michel Amand ! Toutes les salles en enfilade étaient pleines de jeunes et de moins jeunes : on notait, par exemple, la présence chargée de sens de Renée Moreau et de Raymond Jamain, résistants et déportés. Une foule debout, car peu avaient pu s’asseoir, serrée, qui débordait sous les arcades dehors et jusqu’au milieu des parkings. Ceux qui n’avaient pu entrer suivaient la cérémonie sur un écran géant dans le froid humide de ce juin sinistre...

 

Pas banale cette cérémonie : beaucoup de badges CGT, une attention extrême aux discours, beaucoup de larmes mais beaucoup de sourires aussi aux rappels de certaines anecdotes qui réchauffaient le cœur, des applaudissements même à certains moments...

La musique et la chanson ont recréé le monde de Michel pour que nous le partagions tous une dernière fois, son monde sans frontières, son monde planète, son monde généreux, son monde de la culture qui réunit les hommes, son monde des femmes et des hommes qui aiment, luttent et se battent, à commencer par Miles Davis, Jean Ferrat « En groupe, en ligne, en procession, je suis de ceux qui manifestent... » suivi par Bellacio(1), une version manouche de l’Internationale, Keith Jarret, When Johnny comes marching home(2) et enfin l’Orquesta sinfonica nacional de Mexico...

Le premier à prendre la parole a été Serge Garnaud de la CGT des cheminots qui a rappelé la fermeté intransigeante de Michel qui imposait le respect aux chefs, ses colères, suffisamment rares pour être efficaces, sa liberté de pensée qui s’exerçait après sa retraite dans le journal des retraités cheminots, et surtout sa dimension humaine, sa grande humanité tout simplement.

Ensuite, notre camarade Jean-Pierre Jallais a retracé l’essentiel de sa vie et de ses engagements :

« Michel s’en est allé samedi après-midi, la maladie lui aura enlevé son dernier souffle après l’avoir épuisé.

Qui aurait imaginé qu’un physique si bien trempé, rôdé à la pratique sportive puisse être victime d’un tel dépérissement ?

Qu’il en aura fallu du courage, Marie-Thérèse pour tenir à deux cette vie qui fichait le camp.

Michel est né à Poitiers en 35. Il a su très jeune jusqu’où portait l’engagement résistant pour que le pays reste debout – son père, jeune militant communiste l’avait payé de sa vie au camp de concentration de Birkenaü en 41 – Michel avait 6 ans. Là encore, c’est le courage de la mère, la solidarité et l’action des copains qui forgèrent sans doute le caractère de l’enfant, du jeune homme, puis qui fondèrent ses convictions.

Il avait fait sa scolarité, boulevard du Grand Cerf, puis, disait-il à l’université de la rue d’Oléron. Il entra en apprentissage à 15 ans à la fonderie SNCF de Tours-Saint Pierre et y obtint le CAP de mouleur à la main sur fonte.

Le jeune apprenti réalisait son rêve : devenir cheminot, être de cette grande entreprise nationale, de cette corporation dont une des plus nobles figures militantes fût celle de Pierre SEMARD, fusillé par les nazis en 42.
 

Tout est dit dans cette double paternité : celle de la vie donnée, celle du métier choisi.

L’engagement n’est pas vengeance. C’est l’idéal reconduit. C’est la suite assurée pour les combats à venir. Il rejoint le P.C.F. en 1958, en revenant du service militaire. Michel, pupille de la nation, n’ira pas en Algérie mais fera 30 mois dans les chasseurs alpins. Il a toujours dit combien cela avait marqué sa vie : le bon côté étant celui des Alpes et sa passion naissante pour les sports de montagne.

Il se marie avec Marie-Thérèse en 1961 - paraît-il par footballeurs interposés -. Marie-Thérèse est institutrice, elle l’aidera grandement à être l’homme qu’il va devenir. Ils sont militants tous les deux, ça aide à construire leur vie et vinrent les 2 garçons dont il était si fier : Eric en 63, Patrick en 70.

Au travail, Michel le cheminot assure plusieurs mandats syndicaux : à Poitiers, au secteur de Tours, là où il avait adhéré à la C.G.T. lorsqu’il était apprenti.

Et au milieu de tout cela, 1968 : le 16 mai, il occupe avec ses camarades, la gare est fermée, la longue grève l’emporte, le succès aussi.

1977 : avec 8 de ses camarades, c’est le militant communiste qui entre dans la liste gagnante de l’Union de la gauche conduite par Jacques Santrot. Sacré tournant : Poitiers entame une nouvelle jeunesse. Michel est adjoint aux sports, presque naturellement sans doute et toujours cheminot – le travail et le mandat ensemble pour des actions et des réalisations qui marquent la ville – 18 ans et une autre façon d’être au service des autres : des pratiquants, des équipes, aux supporters et spectateurs et dans la foulée, quelques candidatures aux cantonales.

Son dernier train s’arrête à Poitiers en 1985 . Beau métier que celui de roulant mais dur métier de responsabilités et d’attention permanente et soutenue et le repos pris là où ça tombe, en chambrée avec les collègues.

La retraite si elle connaît le salarié ne connaît pas le militant- la section CGT des retraités, c’est à lui qu’on en confie la responsabilité. 1993 : une autre grande date. La retraite est en cause, déjà, les régimes spéciaux sont dans le collimateur - grève des actifs, mobilisations des retraités- occupations, réunions, débats dans les quartiers, les écoles, manifs…

Mais la retraite a su mêler militantisme et internationalisme. Marie-Thérèse, Présidente de France-Amérique latine Poitiers, entraîne Michel dans son sillage. Leur engagement et leurs rêves font bon ménage sur les routes des pays de l’Amérique centrale ou d’Amérique du sud : de Cuba au Chili, en Argentine puis au Paraguay, la dernière fois, en regardant toujours les réalités en face, en partageant la vie des simples gens – être témoin pour faire savoir, pour agir ici et là-bas, pour que les peuples échappent à la misère, à l’oppression, pour qu’ils trouvent eux-mêmes les voies nouvelles de leur émancipation.

Agir toujours pour changer la condition humaine, si malmenée au sud et puis au nord, ce qui n’est pas peu dire ni peu faire lorsque la finance écrase le monde, quand les nations sont systématiquement expropriées de leurs biens, quand le marché, ses directives, ses agences, ses gouvernants, fondent la prétendue légalité de la spoliation de masse.

Être de tous ces combats, en aimant la vie à ce point, c’était Michel – mais c’est aussi en vous regardant toutes et tous ici que l’on sait qui il était, combien l’homme était multiple.

Il est des noms qui marquent le temps, des vies d’homme qui marquent leur ville et cet adieu d’aujourd’hui pour te dire, Michel selon les mots de Paul Valéry que le plus beau tombeau des morts est le cœur des hommes.

Adieu mon camarade. »

Jacques Santrot Maire de Poitiers de 1977 à 2008 a raconté cette extraordinaire expérience vécue et partagée avec Michel à la tête de la ville de Poitiers...
Il a d’abord rappelé l’engagement de la famille de Michel dans la Résistance qui faisait écho à celui de sa propre famille et évoquait le fait que Michel en parlait peu et qu’une fois seulement en sortant du bâtiment de la rue de la Marne qui abrite aujourd’hui le CCAS , Michel lui a dit « je viens d’aller voir le sous-sol où Maman a été enfermée. »
Ensuite il a tracé en quelques traits l’extraordinaire aventure de cette municipalité « Beaucoup n’y croyaient pas. Certains disaient que ça ne durerait pas...la parenthèse a duré 30 ans et ça continue avec d’autres.
Les associations sportives ont apprécié tout ce que tu as fait. Tu t’es passionné pour le volley qui te doit beaucoup. Tu étais très actif et je garde de grands souvenirs en particulier des municipalités. »
Il a ensuite raconté ce que peu de gens savent : Michel a été l’intermédiaire lors du don à la ville de l’œuvre artistique de son oncle Robert Thuillier, grand photographe, inventeur dans les années 50 du diaporama, œuvre désormais à la Médiathèque, et l’en a remercié au nom de la ville. Enfin il a conclu : « Tous les élus gardent un souvenir ému, amical, d’un homme ferme dans ses convictions et à la famille duquel nous voulons apporter le soutien de notre fidèle et vivante amitié. »

Alain Sicard , universitaire poitevin, grand spécialiste de Neruda et ami de Michel au sein de France Amérique latine a, lui, évoqué Michel, grand lecteur, en particulier de la littérature d’Amérique latine et tout particulièrement de Pablo Neruda dont Alain nous a dit les deux poèmes ci-dessous qui ont donné un sens très fort à ce moment...

Michel Amand

« Si je meurs survis-moi par tant de force pure

que soient mis en fureur le froid et le livide,

du nord au sud lève tes yeux indélébiles,

de l’est à l’ouest que joue ta bouche de guitare.

Que ton rire et ton pied surtout n’hésitent pas,

que ne se meure pas ton testament de joie,

n’appelle pas mon cœur, car je ne suis pas là.

et comme une maison habite mon absence.

C’est une maison tellement grande l’absence

qu’en elle je te vois traverser les murailles,

que je te vois en l’air suspendre les tableaux.

C’est une maison si transparente l’absence

que moi, privé de vie, je te vois pourtant vivre.

Si tu souffrais, amour, je mourrais à nouveau. »(3)
 

« A mon parti

Tu m’as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.

Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.

Tu m’as redonné la patrie comme par une autre naissance.

Tu m’as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.

Tu m’as appris à allumer comme un feu la bonté.

Tu m’as donné la rectitude qu’il faut à l’arbre.

Tu m’as appris à voir l’unité et la variété de l’homme.

Tu m’as montré comment la douleur de l’individu meurt avec la victoire de tous.

Tu m’as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.

Tu m’as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.

Tu m’as fait l’adversaire du méchant, tu m’as fait mur contre le frénétique.

Tu m’as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.

Tu m’as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi. »(4)

 

Enfin, l’un de ses deux fils, Patrick, notre camarade, a terminé ce moment poignant en disant, au nom de toute la famille « Merci à la grande famille des cheminots et tout particulièrement des roulants . « Nous ne sommes pas corporatistes mais c’est nous qui faisons le chemin de fer » comme disait mon père. Salut à tous, ses camarades du PC, de la CGT, à tous les élus, au personnel de la Mairie, à tous … »
Il a ensuite rendu hommage à son père en esquissant un magnifique portrait : « Il avait ses défauts mais sa qualité principale c’est sa fidélité :
Fidélité à sa famille, à sa famille proche …fraternité familiale…
Fidélité amicale…
Fidélité politique avec toujours le souci de comment être utile à son parti pour aller de l’avant …
Fidélité à son syndicat …
Il suivait l’actualité, la lutte des classes, ce ferment des luttes sociales pour la répartition des richesses. Il suivait ce qui se passait en Amérique latine et en Palestine …
Il aimait le monde et ses merveilles comme le Mont Fitzroy en Argentine qu’il tenait à voir avant de mourir et au pied duquel il a fait sa dernière grande marche, il y a deux ans, alors qu’il savait que ce serait son dernier voyage [.. . ]
C’était un père aux engagements multiples mais on n’a pas eu à souffrir de son absence. Un tel engagement, ça ne se prend pas tout seul. Maman l’accompagnait dans toute sa vie... Sans elle il n’aurait pas été celui que vous avez connu et réciproquement car il l’a beaucoup aidée pour France Amérique latine.
De toutes façons, pour nous, il était là, pour le rugby, pour la lecture, pour le jardin [...]
Merci à tous d’être venus, merci aux militants de la CGT et du Parti. Merci camarades. » et il a terminé en annonçant que les dons au journal l’Humanité dans une urne à l’entrée étaient les bienvenus. 

Michel, notre camarade, notre ami, mon grand frère, merci d’avoir été ce que tu as été.
Un homme tout simplement …
Nous sommes fiers de toi.

Toute notre affection à ta famille.

Françoise Poteau

 

message du 25 juin :
« Nous avons été très touchés par la présence nombreuse des camarades et amis du Parti ainsi que par tous les messages d’amitié et de soutien reçus pour le décès de Michel...Dans l’impossibilité de remercier individuellement chacun nous vous prions d’accepter avec ce message. nos remerciements chaleureux...

Marie Thérèse AMAND Eric, Patrick et Sandra

La collecte pour l’Huma s’est élevée élève à plus de 1000 € et celle pour la recherche médicale à 500€. »

Notes de bas de page :
1) Bellacio est le chant des mondines, saisonnières du riz dans la plaine du Pô, devenu le chant des partisans italiens et qui se termine par « C’est la fleur du partisan mort pour la liberté mais il viendra le jour où, tout autant que nous sommes, nous travaillerons en liberté. »

2) When Johnny comes marching home est une chanson populaire de la guerre de Sécession et une chanson populaire irlandaise contre la guerre

3) Ce poème est extrait de La centaine d’amour, un ensemble de 100 sonnets offerts par Pablo Neruda à Mathilde Urrutia en 1958. On peut le lire en bilingue avec une excellente traduction à laquelle a participé Jean Marcenac, notre camarade (et camarade et ami de Neruda) : La centaine d’amour, Pablo Neruda, traduit par Claude Couffon et Jean Marcenac, Poésie /Gallimard , 1995, 8,70 euros

4) Ce deuxième poème est extrait du Chant général, épopée de l’Amérique latine, publié également en poche : Le chant général, Pablo Neruda, traduit par Claude Couffon, Poésie/ Gallimard, 2007, 12 euros

A la suite de cet hommage, nous vous proposons également de lire :
- Portrait d’un déporté poitevin, René Amand, matricule 45167 à Auschwitz
- Intervention de la Fédération de la Vienne du PCF lors de la cérémonie en l’honneur de Denise Thuillier-Amand

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