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Souvenirs de guerre et de résistance de Josiane Amand – Chapron

Souvenirs de guerre et de résistance de Josiane Amand – Chapron

à destination de ses enfants et petits enfants

Octobre 2012

Josiane est la fille aînée de notre camarade René Amand, résistant communiste poitevin mort en déportation, et la sœur de nos camarades Michel et Jean Amand

 

Je suis née le 29 mai 1929. J'avais donc 10 ans à la déclaration de la guerre 1939-1940.

Mais dès 1936, à la maison, les conflits ont été présents à mon esprit.

D'abord par l'arrivée d'opposants au régime hitlérien ayant fui la SARRE devenue allemande après un plébiscite certainement truqué. C'est comme cela qu'on a fait la connaissance de la famille BRANT: le père Charles, la mère Maria et les enfants : Lisbeth, Edith et Margot.

Ils habitaient au début de la rue des Flageolles, près de la place de la Liberté. Les enfants sont allés à l'école et ont très vite appris le français.

Puis ce fut la guerre d'Espagne et ses lots de réfugiés qui arrivèrent en grand nombre à Poitiers. Papa m'emmenait les voir dans le local du bout de la rue de la Chaussée-Porte de Paris où on les avait" parqués" provisoirement : des paillasses à même le sol où se côtoyaient hommes, femmes et enfants. Ce spectacle insolite pour la gamine de 7 ans que j'étais, devait malheureusement durer longtemps. Par la suite on les a logés dans l'ancienne Ecole Supérieure de garçons (actuellement résidence Jean Macé où habite Maman). C'était un peu mieux. Charles Brant était responsable aux cuisines. Je me rappelle Papa dire : « On l'oblige à mettre du bromure dans la nourriture, c'est dégueulasse! ». Je n'y comprenais rien mais cette phrase est restée ancrée dans ma mémoire.

Il y avait là un vieil Espagnol, petit, menu, avec une grande barbe blanche, le père BARBAS. Je l'appelais le Père Noël. Il a habité jusqu'après la guerre dans une petite pièce à l'angle du pont Guillon et de la rue des Quatre roues. Il venait souvent dire bonjour à Maman, toujours tiré à quatre épingles. Avec peu de ressources, il ne se plaignait jamais

 

Une journée, pour venir en aide aux Réfugiés, la section du Parti Communiste organise une collecte. Papa me parachute avec une fille d'une vingtaine d'années dans le secteur de la Cueille que je connaissais bien puisque mes Grands- parents y habitaient. Dans certaines maisons, nous sommes bien accueillies, dans d'autres un peu moins bien et dans quelques -unes presque insultées. C'est dur quand on a à peine huit ans d'être confrontée à ce genre de situation. On rentre chez un couple, marchand de primeurs sur le marché. La dame est espagnole, brune, bien ronde, joviale. Elle nous félicite pour notre action, çà remet du baume au cœur. Elle glisse trois pièces de 10 F. dans notre boîte, une vraie fortune pour l'époque. Nous retournons à la permanence du PC, une toute petite pièce au premier étage de la rue de la Regratterie, juste à côté de l'ancienne mercerie Ledoux. On nous annonce que les quêteurs qui auront le plus d'argent seront récompensés chacun de deux places de cinéma. Avec nos 30F, nous sommes loin devant les autres. Je suis contente, surtout pour le cinéma, mais Papa de dire aussitôt :

«  Pas question, l'argent des places sera mieux pour les réfugiés. »

J'ai dû fusiller mon père du regard à ce moment, mais je ne lui en ai pas voulu longtemps.

Cette guerre d'Espagne faisait couler beaucoup d'encre et la radio relatait les combats des soldats espagnols (les Franquistes) et des rebelles (les Républicains). Ma cousine Claude et moi, dans la chambre de Tante Lucienne, on se faisait des chapeaux (genre calots) avec des journaux et on jouait aux Rebelles. Ils étaient toujours gagnants. Malheureusement la réalité fut tout autre.

 

C'est ainsi qu'après la population républicaine espagnole, ce sont les combattants des Brigades Internationales qui arrivèrent : Espagnols, Russes, Allemands…

Notre logis, de ce jour, devint pour certains leur maison d'accueil. Ils couchaient rue Jean Macé, mais prenaient souvent les repas avec nous. Beaucoup passaient quelques jours mais quatre sont restés plus d'un an : Herman, blessé dans les combats avait une jambe raide et marchait avec une canne ; Hans un bon père tranquille, jouait souvent avec moi ; Fernandel (je ne me rappelle même plus de son prénom car dès le début sa ressemblance avec l'acteur avait occulté complètement qu'il était Allemand, marié à Léningrad à une ingénieure russe et avait une petite fille) ; et puis Henri, les cheveux blonds ondulés, toujours tiré à quatre épingles, un peu précieux et très prévenant. Il adorait piquer à la machine.

En 1938-1939 (je suppose après les accords de Munich) le gouvernement français les a renvoyés dans leur pays. On ne les a pas revus. Fernandel envoya de ses nouvelles de Léningrad, Hans et Herman, d'Allemagne. La famille Brant repartit également.

Après la guerre, Maman les a revus en Allemagne. Depuis, Maria et Charles sont décédés mais Edith est venue nous voir au "Bouil" en Vendée (Yves était tout petit). Lisbeth et son mari, qui habitent au Canada, ont, au cours d'un voyage en France, passé deux jours avec nous à Servières.

Maman téléphone régulièrement à Edith et Margot qui sont heureuses de parler français avec elle.

 

Puis ce fut le 3 septembre 1939, un dimanche qui a marqué ma mémoire.

J'étais en vacances au camp des "Alouettes" à Longeville en Vendée, colonie des assurances Sociales. Depuis huit jours on préparait une fête pour terminer notre séjour, fête qui devait avoir lieu ce dimanche 3 septembre. En fin de matinée, avant le repas, la Directrice nous a rassemblés dans la cour, devant le réfectoire et nous a dit:

« On ne fera pas la fête cet après-midi, la guerre contre les Allemands est déclarée. »

Quelques jours après mon retour à la maison, Maman qui était enceinte de Jean, a accompagné Papa qui venait d'être mobilisé, à la gare de Grand'Pont d'où partaient les trains pour le front. A son retour, dans notre cour, elle a pleuré dans les bras de Madame Chapron (ma future belle-mère qui avait vécu la même chose en 1914 ).

Papa donnait régulièrement de ses nouvelles. Il ne se passait rien sur le front, dans son régiment d'artillerie. Tout le monde l'appréciait, même son capitaine qui lui dit un jour: « Vous êtes un brave gars Amand, dommage que vous soyez communiste ! »

(Tous les dossiers des communistes, fonctionnaires, soldats…étaient marqués à l'encre rouge.).

Puis en Janvier Papa est revenu du front pour se faire opérer d'une fistule. Il est entré à l'hôpital militaire installé dans les locaux de l'école Saint- Joseph, boulevard Bajon. On allait le voir, Maman, Michel et Moi. Puis, le 28 Janvier 1940, Jean est né. Comme on était alors trois enfants, Papa n'est pas reparti au front.

 

Il aurait mieux valu qu'il y retourne car tout son régiment a été fait prisonnier et il serait sûrement, comme ses copains, revenu au bout de cinq ans.

Mais il n'était pas pour autant démobilisé et en tant que "dangereux communiste" on l'a envoyé dans un camp à Magnac- Laval : le camp des "Indésirables".

Au moment de la débâcle, en Juin 1940, alors qu'on ne s'y attendait pas, il est rentré à la maison. Je le revois montant les escaliers, avec aux pieds les bottes russes de Fernandel (pointure 46). Il s'était évadé du camp. Il pensait, à juste raison, que rester là-bas risquait d'être mauvais pour lui. S'il avait connu la suite!…

Avant l'arrivée des Allemands, fin mai 1940, un après-midi que j'étais à la Cueille, chez Grand'mère, dans son jardin, sur les Rocs, on a entendu un ronflement d'avions et aussitôt on a vu des bombes tomber en direction de la gare, avec un bruit épouvantable qui faisait tout trembler. Or, Grand' Père, à la retraite depuis 1939, mais rappelé en service depuis la déclaration de guerre, était en service ce jour-là à la gare.

Je vous laisse penser dans quel état on était toutes les deux, surtout que d'après Grand' Mère, et fait relaté à Michel, une voisine " bien renseignée" assurément lui dit:

« Il n'y a plus de gare! » .

Un quart d'heure après le bombardement, un autogire (ancêtre de l'hélicoptère) survolait les lieux. C'était toute la défense qu'on pouvait aligner. Grand- Père est rentré à la maison plus d'une heure après. Il y avait de gros dégâts à la gare, son bureau étant en partie détruit, Grand- Père s'est retrouvé, ainsi que ses collègues, à plat ventre sous un tas de gravats. Heureusement aucun ne fut blessé.

Je suis partie, en repos, d'octobre 1940 à avril 1941, au château de La Badonnière près de Marçay (il a été démoli il y a quelques années).

Papa et Maman venaient me voir le dimanche, à vélo. Quelquefois, à l'improviste dans la semaine, Papa arrivait seul l'après-midi. On allait se promener dans le parc, c'était le vrai bonheur. Michel est venu me rejoindre pour les deux derniers mois. Les premiers jours c'était dur pour lui, à cinq ans et demi…Heureusement, Madame Pichon (une communiste qui habitait au début de la route de Nantes- Porte de Paris et qu'on connaissait bien) qui faisait office de gardienne-infirmière avait réussi à nous mettre tous les deux côte à côte dans un petit dortoir du château et Michel s'endormait en me donnant la main.

Puis on est revenu rue des Trois Rois. Les Allemands étaient partout; de la maison on entendait les groupes de soldats passer en chantant sur le boulevard de la gare.

J'ai repris les cours à l'Ecole Supérieure pour les deux derniers mois. Comme l'école rue des Ecossais était à moitié réquisitionné par les Allemands, on avait installé les deux classes de sixième (à cette époque -là on les appelait les cours Préparatoires) à l'école primaire de garçons des Dunes. Rue des Trois Rois, le boulevard, rue des Quatre Roues, les trois cents marches des escaliers des Dunes, quatre fois par jour, l'entraînement sportif était bon.

 

Un soir, on attendait Papa pour le souper. Un monsieur est entré, casquette sur la tête, moustache. Je ne l'ai reconnu que lorsqu'il a parlé: Papa revenait d'une de ses "missions", peut-être celle du Parc d'Artillerie incendié.

Puis c'est le 22 juin 1941: l'Allemagne a déclaré la guerre à l'URSS.

Tante Naïette arrive en courant chez nous:

"- Ils arrêtent les communistes depuis ce matin!"

Maman bondit sur son vélo pour prévenir Papa qui travaille à la société " des Routes Economiques", route de Limoges.

Peu de temps après son départ, Papa arrive, encadré par deux policiers français qui sont allés l'arrêter à son travail. Ils lui demandent de prendre quelques effets dans une valise. Papa essaie de les faire attendre quelques instants le retour de Maman (j'ai dit qu'elle était partie faire une course), mais leur patience est de courte durée. Ils partent.

Quand Maman arrive à la maison, elle sait déjà que Papa n'est plus là, qu'on est venu le cueillir à son travail. D'ici la fin de la journée, on apprend que M. Boisson qui travaille aux "Assurances Sociales" près du Palais de Justice, Alfred Mégnien qui habite au coin de la rue de Champagne et de la rue des Carmélites, Marcel Couradeau à son domicile, le père Saillier, retraité, dans sa petite maison surplombant la route de Paris, sont aussi aux mains de la police française et emmenés au poste de police. Pas pour longtemps. Dans la soirée on les emmène à la caserne de la Chauvinerie. Cette fois les Allemands sont leurs gardiens. Ils se retrouvent une quarantaine, hommes et femmes de tout le département.

Un seul a échappé à la rafle : Alphonse Bouloux. En tant qu'instituteurs communistes, sa femme et lui avaient été déplacés par le gouvernement de Vichy dans "un trou " du Massif Central. Il a eu des responsabilités politiques importantes après la guerre.

Une journée, les Allemands ont donné à Maman une autorisation de visite. Maman, Michel, Jean et moi on a revu Papa pendant une demi-heure. Ils avaient tous le moral et confiance dans la suite des événements.

Le 14 juillet 1941, Grand'mère m'accompagne à la gare en début d'après-midi. Je pars pour un mois à Chézelles, chez l'oncle Robert, frère de Maman. Le train est bondé. J'entends un brouhaha vraiment peu normal et tout à coup la voix de Grand'mère:

«  Josiane, ils emmènent ton père ! »

Mais le train s'ébranle déjà. Dans le compartiment, les gens m'interrogent, ont l'air de prendre part à ma peine mais je ne sais pas où on a dirigé les prisonniers.

Arrivée à la gare de Naintré - Les Barres, je descends.

« Josiane! »

C'est la voix de Papa. Il est là, à la portière du wagon, encadré par deux Allemands, mitraillette au poing. Je saute sur les marchepieds pour l'embrasser. Je crois que le chef de gare a sciemment retardé le départ du train pour que cet instant puisse se prolonger. Papa savait par Grand'Mère que j'étais dans le train. Si elle avait eu le temps de me le dire je serais descendue à toutes les stations.

C'est la dernière fois que j'ai vu Papa.

Je ne suis jamais revenue à la gare des Barres.

Puis Maman a enfin reçu des nouvelles du camp de Royallieu à Compiègne où tous avaient été envoyés.

 

Papa écrivait régulièrement, racontait leur vie au camp. Il dopait tout le monde avec son optimisme, faisait la cuisine avec le contenu des colis. Quelquefois ceux-ci étaient distribués rapidement, d'autres fois, les Allemands les gardaient plus de huit jours pour que les denrées soient avariées.

C'est comme cela qu'une fois, Maman a tenté d'envoyer un colis de cerises cueillies chez Mr et Mme Chapron. Justement il a fait partie des paquets mis en quarantaine. Papa a trié, nettoyé, cuisiné les cerises pour faire un dessert qu'ils ont tous trouvé excellent.

Ils faisaient du théâtre et avaient monté la pièce "Clochemerle" qu'ils répétaient tous les jours.

Papa envoyait aussi des lettres codées, sorties du camp par des sympathisants.

Maman apprend un jour que les Allemands donnent des autorisations de visite à Compïègne. Elle fait les démarches nécessaires auprès des autorités et on lui accorde une date : 1er mai 1942. Il a fallu acheter le billet SNCF. Je suppose que ce ne devait pas être facile pour elle de boucler le budget quand on sait que la première année elle n'a eu aucune allocation de guerre et qu'à partir de la deuxième année elle a eu seulement la moitié de l'allocation que touchaient les femmes de prisonniers de guerre; les enfants de déportés n'avaient sans doute pas le même appétit que les autres (pour trois enfants : 750F au lieu de 1500F par mois).

Arrivée à Compiègne, elle et toutes les autres femmes ont attendu dehors qu'on daigne vouloir ouvrir. Sur les hautes palissades de bois entourant le camp il y avait quelques trous laissés par le nœud des planches. Maman a voulu risquer un œil mais elle a bien vite reculé : d'énormes dogues gardiens des lieux se sont précipités ébranlant tout le mur. Depuis ce jour ne parlez pas de dogues à Maman, çà lui donne des frissons…

Les personnes qui attendaient, discutaient du parloir : quelquefois les Allemands accordaient une demi-heure, ou plus, ou moins, une loterie quoi. Quel sadisme!

Pourvu que ce jour-là soit un jour de bonté Eh bien non. ! L'entrevue dura 10 minutes, pas une de plus.

Papa et Maman ont convenu des codes de la correspondance, parlé de nous, mais dix minutes c'est vite passé. C'est la dernière fois que Maman , elle aussi, verra Papa.

Le 7 ou 8 juillet, Maman reçoit une enveloppe timbrée de l'Est de la France. Dedans , un billet daté du 6 juillet, griffonné à la hâte, il est de Papa:

« Nous partons, sans doute vers l'Allemagne. Nous sommes soixante-dix dans un wagon à bestiaux avec une " tinette" au milieu. »

C'est le dernier écrit qu'on aura de Papa

On apprend par la suite, par ceux qui sont restés à Compiègne que mille cent cinquante (1150) internés faisaient partie du convoi, convoi d'otages en représailles à une tentative d'évasion du camp.

Depuis des mois, dans un petit local attenant à la salle de théâtre, un tunnel de vingt-sept mètres passant sous les barbelés avait été creusé. Le bruit des travaux était assourdi par la voix des acteurs répétant tous les jours et jouant tous les soirs "Clochemerle". Papa jouait le rôle du bedeau et Marcel Couradeau celui de la mère.

Quarante responsables devaient s'évader (deux soirées de vingt). La première sortie fut malheureusement la seule, le dernier du groupe ayant même été tué par les chiens. Papa faisait partie de la deuxième vague qui n'a jamais eu lieu. Punition : L'Allemagne.

A partir du 6 juillet nous n'avons plus jamais eu de nouvelles. On se disait, comme dans le dicton : " pas de nouvelles, bonnes nouvelles" ! Il faut toujours se raccrocher à quelque chose…Les mois s'écoulent toujours dans l'attente…

 

25 mars 1942 :

Vers 5h de l'après-midi, tante Naïette arrive chez nous, l'air ennuyé et dit à Maman :

«  Un homme est venu tout à l'heure à la maison. Il voulait voir Marcel (son mari) pour passer la ligne de démarcation. Son mot de passe était périmé. Je lui ai dit que Marcel n'était pas là. Il est parti.

-" J'aurais peut-être dû lui dire que je ne comprenais pas ces propos et qu'il devait se tromper de maison. J'ai bien peur que ce ne soit pas bon. »

Et elle est repartie.

Il faut dire qu'après l'arrestation de Papa, c'est l'oncle Marcel et la tante Naïette qui avaient pris la direction du Front National, section de Résistance à Poitiers.

Sept heures du soir : deux policiers (toujours les mêmes, trench-coat et chapeau) font irruption chez nous.

« Madame prenez une chemise de nuit et suivez-nous! »

Maman a beau leur demander où ils l'emmènent, ils ne veulent rien savoir, l'embarquent sans autre forme de procès, me plantant là avec mon petit frère Jean qui a deux ans. Heureusement Michel est chez tante Lucienne.

La famille Chapron nous fait souper, je n'ai guère faim. Je passe toute la nuit à attendre et je commence à réaliser qu'après Papa, c'est sans doute le même scénario pour Maman.

Sept heures du matin : Je suis déjà levée depuis un bon moment et … Maman ouvre la porte de la cuisine, suivie d'un homme qui attend sous la véranda.

«  Ton oncle et ta tante ont été arrêtés hier soir et ils sont venus me chercher pour garder les filles (Nénette: six ans et Dédée : quatorze mois). »

On voit bien là le sadisme de ces policiers français (brigade d'Angers avec à sa tête le commandant Guilbaud) qui auraient bien pu au moins me rassurer la veille au soir.

L'homme qui était venu dans l'après-midi était là au moment de l'arrestation de mon oncle et ma tante : c'était un mouton.

Le matin, quand Maman a voulu venir chez nous, un policier en garde devant la porte de Tante, sur le trottoir a essayé de l'en empêcher. A force de parlementer et en lui demandant de la suivre, il a fini par accepter.

Elle avait descendu de la maison, qui avait été mise à sac par les policiers dans l'espoir de trouver des indices intéressants, des livres et des papiers compromettants cachés sous des lames de parquet sous le tapis de la salle à manger. La présence du policier sur le trottoir l'a obligée à jeter le tout dans la poussière derrière la porte de la cave. Elle récupérera et brûlera plus tard cet encombrant paquet.

L'oncle et la tante sont restés quelques jours à Poitiers où un simulacre de jugement a eu lieu. La tante a fait parvenir un mot disant qu'à la séance, elle n'avait pas reconnu son mari qui avait été torturé et battu à coups de nerf de bœuf.

Puis on les expédia vers Paris, elle, à la prison de la Santé au secret jusqu'au 24 août, puis de là au Fort de Romainville, et lui à la prison de Fresnes.

L'oncle Marcel a été fusillé au Mont- valérien le 21 septembre 1942 , dernier sur la liste des otages, suite à l'attentat du cinéma " Le Gaumont", qui fit de nombreux morts parmi les officiers allemands. Il avait trente deux ans.

Tante Naïette est partie de France vers l'Allemagne dans le convoi du 24 janvier 1943, celui de Marie- Claude Vaillant- Couturier, Danièle Casanova, Charlotte Delbo…

La préfecture de la Vienne a reçu un avis officiel du décès de Louise Amand- Lavigne dite "Anaïs" au camp d'Auschwitz en Haute Silésie, le 25 mars1943.

Elle savait, en partant de Paris, que son mari avait été fusillé et on sut, par la suite, qu'elle apprit le décès de Papa en arrivant à Auschwitz.

Leurs deux filles furent élevées par la grand'mère Lavigne qui en voulait à sa belle-fille. Elle l'accusait d'avoir entraîné son fils Marcel dans la Résistance et dans la mort.

Maman reprenait espoir. Puisqu'on n'avait pas d'avis de décès, c'est que Papa était vivant. Ce qu'on a su plus tard c'est qu'ils envoyaient très peu d'avis de décès, sûrement pour faire espérer et ainsi leurrer les gens jusqu'au bout.

 

Mai 1942:

Encore deux "trench-coat chapeautés de noir" qui montent les escaliers:

« Perquisition! »

Pour une perquisition, c'en était une!

Ils cherchaient, soi-disant une machine à écrire.

Maman leur a bien dit qu'elle avait assez de sa machine à coudre mais rien ne les a arrêtés.

Ils ont épluché les livres, les photos, en demandant évidemment qui était dessus. Ils ont sorti linge, vaisselle, mes affaires d'école, tout y est passé. Ils ont même embarqué un livre de chants qui comportait, quelle horreur! Le chant du Départ, la Marseillaise et l'Internationale. Mon livre (première BD de l'époque) de Charlochat et son cousin Gaëtan, édité par l'Humanité, a rejoint le butin. Comme ils n'ont rien trouvé de compromettant (c'était en lieu sûr dans la poussière au-dessus du faux grenier) ils sont repartis non sans avertir Maman de bien vouloir se consacrer à sa machine à coudre et rien d'autre.

Après, on a fait le ménage. Trier, remettre en place nous a bien employé le reste de la journée. En rangeant les tiroirs de mon bureau, j'y retrouve au fond ma paire de gants en peau couleur chamois. Cà n'avait pas dû les intéresser. Heureusement, car si on n'avait pas de machine à écrire, on avait une machine à faire les affiches : MOI.

En effet, pendant des mois, Madame Barret, épicière à Montreuil- Bonnin, qui venait tous les jeudis à Poitiers pour ses commandes, déjeunait chez nous. Elle me commandait des affiches que je confectionnais, au fond de la chambre, après avoir enfilé les fameux gants.

De l'encre de Chine pour les lettres que j'essayais au mieux d'écrire en ronde, du bleu et du rouge pour parsemer le tout de petits drapeaux français. Quelqu'un venait les chercher et souvent, sur le trajet de la maison à l'Ecole Supérieure en face de la Grande Poste, j'apercevais, collé sur un mur, un spécimen de mes chefs-d'œuvre. Je crois que j'en retirais un peu de fierté.

Depuis l'arrestation de mes oncle et tante, je m'étais aperçue que j'étais suivie en allant à l'école, en ville, à la piscine…." Les trench-coat et chapeau", je les sentais de loin. En réalité, il y avait bien plus longtemps que durait ce manège. Vous comprendrez plus loin.

 

22 juillet 1942.

C'est l'anniversaire de Maman. Elle a trente trois ans aujourd'hui.

A trois heures de l'après-midi, je m'apprête à aller me baigner à la piscine "chez Jouteau" sous Blossac.

Deux policiers, encore ! arrivent à la maison.

« Suivez-nous toutes les deux ! »

Là, pas de valise, ni vêtements, rien. Il fait très chaud, je suis en tenue légère et Maman a sa petite robe de coton écossais mauve, violet, blanc et noir à manches courtes. Ils nous laissent aller aux WC qui sont au fond du cellier dans la cour.

Maman a le temps de me dire:

« Tu ne sais rien, dis toujours non. »

J'avais bien enregistré la recommandation.

On nous embarque en traction jusqu'au poste de police qui se trouvait à gauche de la Mairie quand on lui fait face.

On me flanque sur une chaise, dans la pièce qui sert se hall de réception et un policier de Poitiers est appelé pour descendre Maman dans les caves, " le violon" où on mettait les ivrognes ramassés dans la rue. Il arrive avec une clé énorme, mais ce n'est pas la clé du paradis. Les heures passent, je suis toujours sur ma chaise. Je vois défiler des quantités de personnes, même mon professeur de chant et je tourne la tête pour ne pas me faire questionner.

Dans la soirée, tante Lucienne arrive. Quelqu'un l'a prévenue de notre arrestation. Elle m'apporte de quoi manger mais je n'ai pas faim. Les policiers de Poitiers ne peuvent rien lui dire, ils ne sont au courant de rien.

Tard dans la soirée, on vient me chercher. J'arrive au premier étage dans une petite pièce. On me fait asseoir sur une chaise en face d'un bureau derrière lequel se tient le commandant Guilbaud, chef de la brigade d'Angers. Il est petit, maigrichon, les cheveux blonds un peu roux, les yeux très bleus avec le bord des paupières un peu rouge. A ma droite s'installe un autre policier, celui-là grand, costaud, brun (Philippe Seguin me le rappelle) et un troisième s'assoit derrière moi. Je ne risque pas de leur brûler la politesse et les moindres de mes gestes ou réactions ne leur échapperont sûrement pas.

Pendant plusieurs secondes, peut-être même minutes, ils ne me diront rien. Je me rappelle qu'à ce moment là mon cœur battait à vive allure, mais quand Guilbaud a commencé à parler, je ne me suis rappelé que les recommandations de Maman…

Les questions se succédaient à vive allure. Il sautait du coq à l'âne, revenait sur les débuts, puis à nouveau d'autres interrogations.

Et toujours : «  Je ne sais rien; non, je ne suis pas au courant ; je ne connais pas… » 

J'ai dû finir par sérieusement l'énerver car à un certain moment les menaces sont arrivées :

« Tu n'es guère coopérative. Tu sais, ta mère peut suivre le même chemin que ton père et pour toi il y a des orphelinats. »

Au bout d'une bonne heure d'interrogatoire, a-t-il cru que j'étais sincère, qu'une gamine de 13 ans avait autre chose à penser qu'à la Résistance ? il m'a fait lever pour redescendre mais en ayant soin d'amener Maman à son tour pour être interrogée. On se retrouve donc toutes les deux dans l'encadrement de la porte. On tombe dans les bras l'une de l'autre. Maman pleure mais j'ai le temps de lui glisser dans le tuyau de l'oreille : « Je n'ai rien dit, j'ai dit non. »

Je regagne ma chaise, au rez de chaussée.

Un peu après onze heures du soir, ils redescendent avec Maman qu'ils veulent renvoyer au "violon". Elle les supplie:

«  Mettez-moi où vous voulez mais pas dans les caves. Je n'ai pas de vêtements chauds et il y fait très froid. »

Dans un élan de générosité inhabituel, ils l'écoutent et acceptent de la laisser dans le deuxième bureau derrière le hall d'entrée, en recommandant bien aux deux plantons qu'on ne communique absolument pas toutes les deux.

Minuit sonne. Je n'ai même pas envie de dormir. Un homme, petit, un peu rond, l'air jovial mais actif, arrive alors dans la salle et m'aperçoit. S'adressant aux deux policiers de service il leur dit:

« Mais qu'est-ce qu'elle fait là cette gamine ?

Pas de réponse, mais un signe de tête montrant le premier étage pour faire comprendre à qui j'avais à faire et l'un des deux de dire :

- Il y a sa mère dans le deuxième bureau mais on a ordre de les empêcher de communiquer".

-Bon, a-t-il dit, vous allez attendre une heure, à ce moment-là ils seront partis. Vous irez chercher des matelas dans le local des pompiers, derrière le bureau, et vous les ferez coucher ensemble. Demain matin à quatre heures et demie, vous les ramènerez là où elles sont en ce moment. »

J'ai compris à cet instant que c'était le chef du commissariat de Poitiers et qu'il n'avait pas l'air de porter ses collègues d'Angers dans son cœur.

On a donc couché ensemble. On n'a pas dormi car on avait des choses à se dire. On a repassé tout ce qu'ils m'avaient demandé et tout ce à quoi Maman avait eu à répondre :

  • des lettres codées et non officielles envoyées clandestinement par Papa pour le réseau.

  • Une photo d'une fille de dix-sept ans, résistante, agent de liaison, qui venait chez l'oncle et la tante et dont le nom de code était Martine. Je lui avais fait visiter Poitiers, je l'avais emmenée à la piscine…

En voyant la photo, Maman leur a dit qu'elle l'avait vue chez son beau-frère, que c'était une cousine.

«  Comment s'appelle-t-elle ? a demandé Guilbaud.

Maman a eu, à cet instant, une idée lumineuse:

-Mariette, a-t-elle répondu. »

Ils sont passés à autre chose.

A quatre heures et demie du matin on a regagné nos places de la veille.

Dans la matinée, ils sont redescendus chercher Maman pour un nouvel interrogatoire.

A onze heures, ils revenaient. Ils ont laissé Maman à l'entrée de la pièce et m'ont appelée près d'eux.

A mon tour! Qu'allaient-ils encore me demander?

Ils me sortent les fameuses lettres de Papa.

« Reconnaissez-vous cette écriture?

-Oui, c'est celle de mon père.

-Vous avez vu ces lettres chez vous?

-Non, je ne connais que les cartes-lettres non fermées qui arrivent du camp.

Et ils me sortent la photo de Martine.

- Connaissez-vous cette fille?

-Oui, elle est souvent venue chez ma tante, c'est une cousine de mon oncle. Je l'ai souvent promenée dans Poitiers, nous sommes allées à la piscine, au cinéma…

- Oui, oui nous sommes au courant.

(C'est là que j'ai compris qu'ils me suivaient bien longtemps avant l'arrestation de mon oncle et ma tante).

-Et comment s'appelle-t-elle?

-Mariette.

Nos témoignages concordaient, pour eux le code était donc erroné. Ils se sont regardés et ont appelé Maman.

-Vous pouvez repartir, mais attention n'utilisez toujours que votre machine à coudre. »

Ils avaient bonne mémoire.

On s'est précipité chez la tante Lucienne, rue des Arènes, pour la prévenir de notre libération et on est reparties vers la rue des Trois Rois. Toutes les deux on était vidées…

On n'a même pas pu, plus tard, aller remercier le commissaire Petit qui nous a probablement sauvé la vie car il a été arrêté avec le réseau Renard et est mort en déportation.

La brigade d'Angers est restée dans la Vienne pendant dix-huit mois, le temps d'arrêter, de faire fusiller, de faire déporter.

Après notre arrestation, on ne les a plus revus.

 

Puis, avec l'accord de la tante Marie et de l'oncle Jules, on a filé vers Le Blanc pour y passer l'été chez eux…

Le seul moyen de transport, c'est le car. Il faut passer la ligne de démarcation qui coupe la France en deux: la zone occupée et la zone libre. Le poste de contrôle est à Jardres, sur la route de Chauvigny après Saint- Julien l'Ars. Une barre de bois obstrue la route. Nous devons descendre pour présenter les papiers dans un baraquement qui sert de bureau :

Une carte d'identité à partir de seize ans et pour les plus jeunes le livret de famille. Comme on est tous les trois dans ce cas, Maman donne sa carte et le livret. Tout le monde défile. On nous met sur le côté. Mais que se passe-t-il encore?

Les Allemands ne veulent pas croire que j'ai seulement treize ans. (J'avais déjà presque ma taille actuelle). On a bien failli rebrousser chemin.

Enfin on passe la barrière, le car vide avance et on est en zone libre.

Quelles bonnes vacances on a passées à La Villerie ! Plus d'Allemands, plus de policiers, pas ou peu de restrictions. J'allais au champ aux vaches et aux chèvres avec mémé Lalie, tante Marie et le brave chien Compagnon. Je raccommodais toutes les chaussettes de la famille et çà m'amusait. Maman et la cousine Marcelle s'occupaient de la maison. Le soir, on rentrait les bêtes. J'emmenais les vaches boire à la mare remplie de grenouilles qu'on allait pêcher avec un chiffon rouge au bout d'une épingle. J'attachais les vaches à l'étable puis j'allais traire les chèvres. La première fois, l'une d'entre elles a donné des coups de pattes dans le seau qui s'est renversé. Que j'étais vexée ! Puis il y a eu les batteries ; je portais à boire aux hommes. Tonton Jules montait les sacs de blé de cent kilos, sur son dos, par l'échelle pour aller dans le grenier.

Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin, il a fallu, en septembre, rentrer à la maison.

On est retourné à La Villerie l'été suivant mais les Allemands ayant envahi la zone libre en novembre 1942, on n'avait plus de contrôle à Jardres.

 

La fin de l'année 1942 voit son cortège d'arrestations de toutes sortes, particulièrement celles d'une centaine de membres du réseau Renard qui furent déportés. Dix d'entre eux furent décapités en 1943 au camp de Wolfenbuttel. Six seulement sont revenus, dont Francis Texier, un de nos copains.

Un collaborateur notoire, le docteur Guérin, fut exécuté, chemin de Tison, par des étudiants du groupe "Thullius" dont faisaient partie les frères Marc et Jacques Delaunay, Eloy Rieckert et Jacques Massias , tous les quatre assassinés au Mont Valérien.

Dans la nuit du dimanche au lundi de la deuxième semaine de novembre 1942, un groupe de résistants décroche le drapeau allemand planté sur la Mairie, place d'Armes et le remplace par le drapeau français. En représailles, le lundi soir, à la sortie du cinéma "Le Castille" rafle de tous les jeunes gens en âge de travailler pour le Reich.

Roger, votre père et grand' père, fait partie du lot. Ils ont l'ordre de se présenter à la gare de Poitiers le lendemain soir, direction l'Allemagne, sinon la famille sera prise en otage.

Le lendemain après-midi, Roger monte chez nous pour dire au revoir. Je pense qu'il était un peu éméché. Je me rappelle ses paroles, avant de franchir la porte, s'adressant à moi :

« On reviendra bientôt et je ramènerai ton père. »

J'avais 13 ans et j'étais loin de penser que six ans plus tard, je me marierai avec lui.

Le soir, avec plusieurs de ses copains, dans la rue, accompagnés par famille et voisins, ils nous ont quittés…Tout le monde chantait ; " Ce n'est qu'un au revoir mes frères…"

Comme il faisait partie du réseau Renard, son départ pour le STO( Service du Travail Obligatoire) lui a peut-être sauvé la vie.

Il est revenu le 11 mai 1945 après vingt sept mois passés à Erfurt en Thuringe. Quelquefois il parlait de son séjour là-bas : les baraques, les hivers froids, l'usine sept jours sur sept où on fabriquait des munitions (avec beaucoup de sabotages qui bloquaient les chaînes de montage pendant plusieurs heures). Il a mangé des hamsters qu'ils dénichaient dans les trous des murs et fumé les feuilles de tout un poirier. D'une paire de chaussettes de foot emportée au départ, il ne restait plus, au bout de deux ans que de pauvres petites socquettes (il coupait le bout troué et recousait au fur et à mesure de l'usure).

Après un bombardement dans l'hiver 1944/45, plus de baraques ! Il s'est retrouvé en chemisette et claquettes de bois dans la neige.

Un jour, les Allemands demandent des volontaires pour aller remplacer des vitres à Hambourg, ville bombardée, avec, à la clé, la promesse d'une permission. En route pour Hambourg. En réalité, la ville ayant été bombardée par des bombes au phosphore quand ils sont arrivés sur les lieux, le goudron des rues, avec les corps dessus, flambait toujours.

Roger a peu parlé de son séjour là- bas et il a regagné Erfurt un mois après.

En juin 1944, il devait partir en permission à Poitiers (avec l'espoir de ne plus revenir). Le dimanche 4 juin au cours d'un match de foot contre les Tchèques du camp, au poste de goal, il prend un violent coup de pied sur la cuisse. Le lendemain il ne peut plus marcher. La peur de ne pouvoir partir en permission à la fin de la semaine, il ne se déclare pas malade. Les copains le portent à l'usine pendant deux jours. Mais le mardi 6 juin, c'est le débarquement en Normandie et la suppression des permissions. Il part donc quelques jours à l'infirmerie où les seuls soins sont pommade jaune ou pommade noire.

A son retour, presque un an après, il a sur le fémur de la cuisse droite un os de treize centimètres engendré par le périoste soulevé lors de l'accident : rayons pendant deux mois, opération et hôpital jusqu'au Noël suivant.

Un jeudi après-midi où je passe le voir, il ne me reconnaît pas et délire. Le matin, à la visite, le chirurgien a parlé de lui couper la jambe le lendemain. La sœur Saint- Charles, infirmière en chef de le salle d'opération, parle alors de traitement à la pénicilline donné par les Américains pour les malades de retour d'Allemagne. Après les avoir contactés à la caserne des Dunes où ils sont cantonnés, le précieux médicament est envoyé à l'Hôtel-Dieu. Deux jours après la fièvre tombe et la jambe est sauvée. Les dosages étaient loin d'être ceux de maintenant, un vrai traitement de cheval, mais efficace.

Danièle, Yves et Joël sont tous les trois allergiques à la pénicilline.

Fin avril 1945, il est libéré par l'armée russe et remis aux Américains qui vont assurer le rapatriement par d'énormes camions GMC de l'armée.

Pour partir plus vite alors qu'un camion est bourré, il s'enveloppe dans une immense houppelande de fourrure, se chausse de bottes du 46/47 , le tout donné par des soldats russes et il s'amarre sur l'aile du camion avec des ceintures de cuir et fait ainsi la route jusqu'à Paris. Il nous dit par la suite, avoir même dormi sur son lit de fortune.

Après avoir passé trois jours dans la salle du cinéma " Gaumont Palace" à Paris, lieu de transit et de recensement des rapatriés d' Allemagne, où on leur a donné à manger et à boire ( peut-être plus à boire a-t-il avoué), il est arrivé à Poitiers le 11 mai 1945 .

 

Années 1943-1944

N'ayant toujours pas de nouvelles de Papa, d'aucune façon, on espère toujours des choses extraordinaires.

De bonne heure le matin, un homme arrive, que maman cache dans la penderie du faux grenier, au milieu des vêtements. A la nuit, il repart. Plusieurs fois ce fait se reproduira. C'est, qu'en 1943, çà devient de plus en plus dur pour un résistant traqué ou évadé de passer à travers les mailles du filet.

Un jour, Maman est prévenue qu'un prisonnier important, Durosier, interné à la prison de la Pierre Levée doit absolument s'évader. Mais il lui faut connaître la hauteur exacte des murs de la prison pour pouvoir fabriquer une corde avec des morceaux de draps. On est au mois de février 1944. Un soir, il pleut à verse. Je pars avec Pierre Quintard, résistant de la première heure et frère d'une camarade de classe. Ils habitent tout près de chez nous, au coin du boulevard et de la rue Honoré Gabillet.

On prend le tram Place d'Armes jusqu'à la prison dans le Pont -Neuf.

Comme deux amoureux, sous notre parapluie, on se colle dans l'angle du mur de la prison, là où des pierres de taille sont bien apparentes et régulières. Je mesure 1,70m et on fait le calcul avec le nombre de pierres jusqu'en haut. La mesure m'est sortie de la tête. On remonte dans le tram et j'aperçois……Melle Girardin, une prof de maths du lycée de filles, une communiste qui après les arrestations répétées a eu tellement la "trouille" qu'elle n'a plus voulu nous donner de leçons de math chez elle (boulevard de Verdun) à Claude Rabaté, fille d'un autre communiste et à moi .

Le lendemain, elle était à la maison pour prévenir Maman que sa fille, à la nuit tombante, était en compagnie d'un jeune homme et qu'il faudrait qu'elle soit peut-être plus vigilante.

Maman ne pouvait pas lui donner les vraies raisons de cette balade et s'en est sortie par une pirouette du genre : « Ce n'est pas facile d'élever seule des enfants, mais vous avez bien fait de m'informer, dorénavant je veillerai. »

On a bien ri, Maman et moi.

Durosier s'est évadé et a fait sa petite pause dans la penderie du grenier. Il s'en est bien sorti puisque Maman a eu de ses nouvelles après la guerre.

Dans ces cas-là on a l'impression d'avoir été utile à quelque chose.

 

6 Juin 1944

 

Je passe le concours d'entrée à l'Ecole Normale dans les locaux du lycée de garçons près de

La Place d'Armes.

Les alertes se succèdent toute la matinée et on "planche" dans les douches, au sous-sol, les feuilles sur les genoux.

A midi, je redescends déjeuner chez nous et Maman me crie du haut des escaliers :

« Les Anglais ont débarqué ce matin en Normandie ! » ce qui explique les alertes de la matinée.

A 13h30, une autre alerte est déclenchée, donc impossible de sortir, c'est interdit.

Avec mes camarades de Poitiers, on arrivera trois quarts d'heure en retard pour l'épreuve de mathématiques mais on nous accordera du temps supplémentaire pour finir.

Toute la semaine sera sur ce modèle.

Les résultats sont donnés le samedi soir. Je suis reçue. Maman décide que les soirs suivants on ira coucher chez la grand'mère Amand qui habite à mi-chemin entre la Cueille et la Demi-Lune. Jean, lui , couche chez les grands parents Thuillier, rue de Bel Air et Michel est toujours chez la tante Lucienne qui l'a " adopté" un an après l'arrestation de Papa.

Nous sommes dans le secteur de la gare et la zone est déclarée dangereuse depuis quelques jours.

On couche le samedi et le dimanche soir chez grand'Mère et on regagne la rue des Trois Rois le lendemain matin.

Le lundi 12 juin, dès cinq heures du matin, les troupes allemandes avec camions, tanks et chenillettes, dans un défilé continu, traversent Poitiers et empruntent la route de Saumur.

Le bruit des véhicules est infernal et dure jusqu'au soir à la nuit tombante. On apprendra plus tard que c'était la division " Das Reich" qui oeuvra à Tulle et Oradour sur Glane.

Chez Grand'Mère, Maman couche en bas avec elle et moi dans la chambre au premier étage. Il fait chaud, ma fenêtre est grande ouverte.

Tout à coup, réveil en sursaut à une heure du matin. J'entends un ronronnement et je pense aux troupes allemandes.

En fait ce sont les bombardiers.

Maman me crie :

«  Josiane, descends vite, ils vont bombarder! »

Par la fenêtre, j'aperçois des centaines de petits ballons éclairants. J'arrive en bas. Maman veut qu'on aille dans le jardin mais Grand'Mère nous en dissuade.

Sûr qu'on n'y sera pas plus en sécurité et Mémé a peut-être peur de rester seule. On s'assoit sur le lit et on attend. La sirène se met en route. Un sifflement : la première bombe éclate et la sirène se tait. La fête va continuer pendant trente cinq minutes. La maison tremble. On entend des gens crier au dehors et à chaque explosion, on pense que la prochaine va être pour nous.

Puis c'est le silence.

On a peur pour Michel et Jean. Sont-ils encore en vie?

Le lendemain matin, les commentaires vont bon train.

«  C'est la gare, et même la Place d'Armes a été touchée. On ne passe plus Porte de Paris… »

Pépé Auguste vient nous rassurer. Réfugiés dans une impasse à côté de chez eux, avec les voisins, couchés à terre, Grand' Père sur Jean, des couvertures à côté d'eux, ils ont entendu ricocher des éclats sur le toit de la maison d'en face sans discontinuer. Personne n'a été touché mais les couvertures ont été hachées. Une chance incroyable !

Vers onze heures, tonton Raoul est arrivé. Ils étaient tous sains et saufs. Il avait réussi à passer à la Porte de Paris dans un endroit légèrement déblayé. Maman est redescendue avec lui. Je suis restée avec Grand'Mère et j'ai regagné la rue des Trois Rois dans l'après-midi.

Quel spectacle de désolation ! A la Porte de Paris, par miracle, seule la tour est debout. Plus d'abattoir, ses grilles sont tordues et sur une d'elles un morceau de jambe est enfoncé dans une des piques. Çà fume un peu partout. Près de chez nous, à l'arrière de l'ancienne école supérieure de garçons (actuellement à l'endroit du parking de la Résidence Jean Macé)

trois ou quatre bombes ont explosé. Le boulevard de la gare n'est qu'un amas de gravats au milieu desquels reste un seul bâtiment. Mon ancienne école du" Grand Cerf" est rasée.

Et chez nous, rien ou peu : évidemment il n'y a plus une seule vitre et au-dessus de mon lit un trou béant dans le plafond par où a atterri une pierre grosse comme un ballon de hand ball. Mon lit est défoncé et en ricochant le projectile a endommagé le plancher. Çà aurait pu être pire !

Le soir, la peur au ventre, une partie de la population a déserté la ville. On est allé bivouaquer route de Vouillé, près d'un buisson de l'hippodrome de la Cadoue.

Comme il est passé des avions toute la nuit, on n'a pas fermé l'œil. On ne risquait pourtant plus grand' chose vu l'état de la gare et des voies…

Puis la vie a repris quelques jours. On suivait avec attention, par la radio anglaise, l'avancée des troupes anglaises en Normandie et celle des Russes sur le Front de l'Est.

Il y avait moins d'Allemands à Poitiers et les officiers avaient changé de QG. Le précédent, un superbe hôtel en haut de la rue Boncenne ayant été rasé la nuit du 13 juin.

 

Maman décide alors de partir de Poitiers pour quelque temps.

Par l'intermédiaire de ma cousine Rachel dont les parents sont propriétaires d'une immense ferme à Gizay près de La Villedieu, nous allons nous installer à " La Chavignerie" où ils consentent à nous accueillir…

Là, ce ne fut pas triste.

La tante Adèle était ce qu'on appelle dans le Poitou "une rapia". Entendez avare au plus fort degré.

On s'installe dans une pièce, impeccable de propreté. A cinq heures, casse-croûte : du lait, un artichaut … et sept heures arrivent, huit heures…et pas de souper à l'horizon. Et pour cause il n'y en avait pas. Il est l'heure d'aller se coucher et si on a faim on peut boire un bol de lait. Comme Maman ne l'aime pas, on s'endort le ventre un peu vide.

Mais Michel qui a neuf ans et moi quinze, on n'a pas l'intention de se laisser mourir de faim. Dans la journée, la tante nous fait travailler : ramasser de l'herbe, mettre le foin en tas, nettoyer la cour…Tout cela creuse. Alors Michel et moi on a trouvé un "truc" : on a sur nous une épingle double, on part près du pailler là où nombre de poules vont pondre. On perce les œufs avec notre épingle, un petit trou en bas, un plus gros en haut et on gobe l'œuf. Il paraît que les œufs frais pondus sont bourrés de vitamines !…Eh bien, on en a fait une sacrée provision…

Pendant ce temps, Maman raccommode. Tous les matins, il y a une pile énorme de vêtements sur une chaise. Je pense qu'en un mois elle a dû réparer l'équivalent d'une grande armoire de chemises, pantalons et vestes….

Un jour, il a fallu aller à Poitiers pour mon entrée à l'Ecole Normale.

Le soir, au retour, il y a des brins de paille près de notre lit, ce qui étonne Maman. Rachel, la cousine, nous dévoile le secret. La tante avait un coffre rempli de pièces d'or, même de quelques lingots et de bijoux. Elle ne savait plus où elle l'avait caché. Il était dans la paillasse de notre lit.

On a eu quelquefois l'occasion de rire des "malheurs" de la tante.

Plusieurs fois par semaine, toujours au moment du repas de midi, on entend la clochette du portail d'entrée sonner. On a juste le temps d'apercevoir le derrière et la queue du renard juste au dessus de la porte et qui part une poule dans la gueule, à travers le champ de blé qui jouxte la forêt.

On a bien souvent suivi le sentier laissé par le passage du goupil, passage jonché de plumes.

Une fois des Résistants sont arrivés en traction. Ils venaient acheter des poules, des lapins etc …

«  Je n'ai rien de tout çà" a dit la tante

Mais Maman leur glisse dans l'oreille :

- Ne la croyez pas, elle a plein de volailles ! » 

De peur qu'ils les prennent d'office, la tante consent à leur vendre plusieurs bestioles.

Pour elle, les Résistants c'étaient des démons.

Au bout d'un mois, on est reparti. On avait trouvé un autre refuge chez Madame Barret, l'épicière de Montreuil Bonnin. La tante n'a pas osé accepter l'argent que Maman lui proposait pour notre pension du mois passé chez elle. Peut-être que l'oncle "Mami", qui était un brave homme y a été pour quelque chose.

Un matin, très tôt, nous regagnons La Villedieu en traversant les cinq kilomètres de forêt, accompagnées par le cousin Maurice. Dans le soleil levant, on voit pour la première fois un énorme cerf dont la tête se dresse au-dessus des fougères et que notre passage n'a pas l'air de déranger.

 

Le séjour à Montreuil est tout autre.

D'autres réfugiés ont gonflé la population du village et nous nous retrouvons une vingtaine de jeunes. Il faut s'occuper. On nettoie une vingtaine de mètres de la Boivre, cours d'eau qui est envahi par les nénuphars et les joncs et on se retrouve avec une superbe piscine. Le dimanche, c'est l'attraction des habitants de venir nous voir plonger, nager. Pourtant, le fond étant très vaseux, on n'est guère appétissants en sortant de l'eau. C'est là que Michel a appris à nager sous l'eau.

Un soir, vers vingt et une heures, d'énormes explosions font trembler les murs.

Le mannequin, dans notre chambre tombe. On apprend le lendemain que c'est la caserne des Dunes qui a été bombardée. Puis il se dit que les Allemands auraient quitté Poitiers. Serge Gâtefait, un garçon du pays, futur brillant footballeur, monte en haut du vieux donjon du château pour mettre un drapeau tricolore…

Alors on rentre chez nous.

 

En réalité il y a encore quelques spécimens de la Wermarcht mais ils repartent tant bien que mal avec ce qui leur tombe sous la main. J'en ai vu un sur le boulevard Chasseigne, près de la Porte de Paris, traînant son maigre" barda" dans une vieille remorque. Un autre, avait attaché un sac sur une trottinette qu'il faisait rouler à côté de lui. La fière armée hitlérienne avait vraiment pauvre allure.

La ville a été totalement libérée fin septembre. Le drapeau français a remplacé la croix gammée sur le fronton de la Mairie.

Les nouvelles deviennent de plus en plus rassurantes. Le front Ouest et celui de l'Est se resserrent autour de l'Allemagne.

Sur une grande carte d'Europe, dans la cuisine, on plante des petits drapeaux avec des épingles en suivant les informations de Londres.

 

Le 8 mai 1945, c'est la fin : cinq ans d'angoisse, de peur, de privations, disparaissent d'un seul coup.

Le soir, on danse dans les rues de Poitiers. Avec Pierre Quintard et sa sœur, on file vers la Porte de Paris, puis place d'Armes. C'est la première fois, comme bien d'autres jeunes, que je participe à un bal.

Puis dans les jours qui suivent, les prisonniers, les STO, commencent à arriver.

On attend Papa avec impatience. Maman a acheté un fauteuil en cuir, au dépôt de Montierneuf, pour qu'il se repose quand il sera de retour.

Mais les jours passent et toujours personne.

Roger est rentré fin mai. Lui qui m'avait promis, à son départ en novembre 1942, qu'il ramènerait Papa, est revenu sans lui.

Un matin, une lettre arrive. Un soi-disant copain de Papa a été libéré et se repose à la frontière suisse où il a été envoyé : Papa a été libéré en même temps que lui et serait sur le chemin du retour. L'euphorie gagne toute la maison, les projets fusent. Mais les jours passent et paraissent interminables jusqu'au moment où les premiers déportés arrivent et particulièrement ceux du convoi de Papa qui ont réussi à survivre.

On doit se rendre à l'évidence, Papa est décédé au camp d' Auschwitz- Birkenau en novembre 1942. Ceux qui l'ont mis dans le charnier ont relevé son numéro tatoué sur le bras gauche : 45167.

Le convoi du 6 juillet 1942 a été appelé depuis le convoi des "45000" car les numéros de leur tatouage commençaient tous par ce nombre. Sur 1175 au départ, plus d'un millier des membres du convoi avaient disparu au bout de six mois. Cent dix-neuf seulement revinrent de déportation. Charles Limousin, de Châtellerault,qui avait survécu, n'a pas supporté le voyage du retour. Il est mort près de Berlin. Il mesurait 1,92m et pesait 30Kg.

Monsieur Cerceau de Domine près de Naintré a passé plus de trois ans à l'Hôtel Dieu. Ayant subi des expérimentations pulmonaires au camp, un bain dans les glaçons de la mer Baltique après l'évacuation du camp en janvier 1945, il a subi, à son retour, plusieurs opérations au thorax. On lui a enlevé plusieurs côtes et une partie des deux poumons. On devinait son cœur battre sous la peau de son côté. Il ne pouvait se pencher qu'en se tenant les côtes. Il aurait dû se réjouir d'être vivant mais il culpabilisait presque en pensant: «  Pourquoi moi? Et pas les camarades ? » 

La vie a dû reprendre son cours. Maman subit le contre coup de cet espoir si brutalement déçu. Pendant un an elle a eu mal dans la nuque, sans pouvoir, certains jours, tourner la tête.

Elle a bossé dur pour continuer à nous élever et nous éduquer. Elle a toujours fait front à tous les événements et je ne l'en remercierai jamais assez.

Quelques mois après, on a récupéré les photos d' Auschwitz de Papa et Tante Naïette, une partie des archives du camp ayant été expédiées en France par les autorités soviétiques libératrices du camp le 27 janvier 1945.

 

Un jour pourtant, au début de 1946, réminiscence des mauvais jours, Maman est convoquée au commissariat de police. Ils ont retrouvé Guilbaud après une chasse de plusieurs mois. Par les archives de la Mairie, Nous apprenons que Maman et moi sommes les seules rescapées de ses interrogatoires. On lui demande donc de venir le lendemain à la prison de la Pierre Levée afin de le reconnaître. On la fait entrer dans un bureau, elle a le cœur qui bat la chamade. La porte s'ouvre et un grand gars brun, encadré par deux policiers pénètre dans la pièce.

Et Maman de s'écrier dans la seconde:

«  Mais ce n'est pas Guilbaud ! »  

Il tombe presque à ses genoux, en larmes et en la remerciant. C'était bien un policier, portant le même nom et qui clamait depuis des mois son innocence.

Quant au vrai Guilbaud, comme tant d'autres, il a dû passer à travers les mailles du filet, eux qui disaient à Maman le jour de la perquisition :

«  Vous savez Madame, nous ne faisons que notre métier. Si le gouvernement est de droite, on est de droite; s'il est communiste, on est communiste. On s'adapte. »

 

Ces souvenirs de guerre ne sont pas toujours très réjouissants mais étant plus âgée que mes deux frères, des souvenirs heureux me reviennent pêle-mêle en mémoire, souvenirs qu'eux ne peuvent pas avoir.

Avant la guerre, après ma naissance en 1929, Papa et Maman avaient un commerce à Châtellerault. Ils venaient me voir à moto, casqués de cuir, chez les grands-parents qui me gardaient à Poitiers.

Quelquefois, j'allais chez eux. Je couchais dans un lit aux barreaux de fer. J'allais dans la charcuterie. Ils avaient une chatte qui avait élevé une petite chienne.

Papa m'emmenait à la foire sur les" Promenades". Ses amis, fabricants de sucre d'orge, berlingots, nougats et barbe à papa m'abreuvaient de friandises : la famille Mignon.

Une fois il m'a emmenée voir les motos tourner dans " le mur de la mort". Un des motards, un Anglais, Jim devint leur ami et après la guerre en 1947, je suis allée passer trois mois de vacances chez lui. Maman avait retrouvé son adresse sur une carte de Noël qui était passée au travers du filet de la perquisition.

Un jour, un avion : " le Point Bleu" devait atterrir sur la piste de Poitiers-Biard, juste une simple piste au milieu du champ de tir. Papa est venu de Châtellerault pour m'emmener le voir. Je suis montée devant lui sur le réservoir de la moto, une grosse "Harley- Davidson".

J'avais cinq ans. Il m'a demandé d'appuyer sur quelque chose et la moto a filé à toute vitesse. Que j'étais heureuse ! Mais moins à Biard car à cause du brouillard " Point Bleu" n'a jamais pu se poser.

Une autre fois, Papa est venu me chercher en side-car au Blanc où j'étais en vacances chez la Tante Marie. Après Saint-Savin, dans une belle ligne droite bordée de grands arbres, il a accéléré. Mon chapeau s'est envolé, un chapeau de toile blanche avec quelques bandes bleues et rouges sur le bord. Papa s'est arrêté et on a récupéré mon chapeau dans un champ.

On a passé quelques jours de vacances aux Sables d' Olonne : Pépé Auguste, Mémé Titine, Maman et une de leurs amis : Georgette. Papa est resté peu de temps mais il se baignait avec moi. J'avais un peu la "trouille".

En 1935, mes parents sont revenus à Poitiers et ont logé chez Pépé et mémé quelques mois avant de trouver un logement Chaume de la Cueille.

Michel est né chez Grand'Mère. On m'avait expédiée chez la grand'mère Amand. J'étais dans le jardin des voisins Ecale (le pépé avait une jambe de bois depuis la guerre de 1914) quand vers quatre heures, mémé Titine est arrivée en criant :

«  Tu as un petit frère! »

Depuis le temps que j'en réclamais un !

La famille était regroupée, on a emménagé dans un logement à trois cents mètres de chez Grand'Mère. Pour aller dans la cuisine on descendait deux marches et la porte était très basse. Comme Papa mesurait 1,84m et qu'il n'y pensait pas toujours, il se tapait le front au passage. Je ne me souviens plus du juron mais il y en avait un.

Le dimanche, on allait se promener à La Cassette, pique-niquer dans les prés de Vouneuil sous Biard au bord de l'eau près du petit pont. On allait dans le bois de sapins, avant Chanteloup (en face de la SNBM actuelle). Dans une petite colline derrière, on trouvait des fraises des bois. Une fois, Papa a ramassé des champignons, soi-disant des "Polonais". Depuis je sais que ce sont des lactaires délicieux. Je tiens peut-être de lui, car il allait aussi avec Mr Chapron chercher des cèpes dans les bois de la "Chavignerie", une remorque attachée derrière son vélo.

Quelquefois il racontait ses frasques de gamin. Un jour de kermesse à La Cueille, lui , tonton Fernand et tonton Louis (mort accidentellement à seize ans) habillés d'un beau costume marin blanc ont fait la course en sac dans les sacs à charbon du père Métois le charbonnier et ils ont léché, les mains attachées dans le dos, une poêle pleine de graisse et de suie pour récupérer une pièce cachée au fond. Grand'Mère n'a pas réussi à nettoyer les costumes. Papa n'était pas croyant mais respectueux des opinions des autres. Un jour, les filles Pontabry de la maison d'en face, qui avaient fait leur communion et allaient à la messe tous les dimanches, au passage du curé sur la route se mettent à faire :

«  Croa! Croa ! »…

Papa les entend et se tournant vers moi, de dire :

« On ne va pas à l'église, nous, mais que je ne t'entende jamais dire une chose pareille ! »  

Il savait aussi être très sévère. Il nous racontait comment le grand-père Amand, à table avec les huit enfants et les deux nourrissons, obtenait le silence complet en distribuant des coups de casquette. Il nous faisait ainsi passer le message d'une manière détournée.

On ne laissait rien dans nos assiettes et on mangeait de tout. Que j'ai des mauvais souvenirs des haricots du vendredi avec les morceaux de soies piquantes, mais impossible d'y échapper ! Je mettais tellement de temps à avaler cette pitance que j'arrivais toujours en courant à l'école et souvent quand la cloche de rentrée sonnait. Michel partait bien avant moi pour la maternelle, au fond de la cour, tout content de me brûler la politesse.

Un jour, Michel qui avait à peine cinq ans, avait dû désobéir à Maman. Quand Papa est rentré du travail, elle lui a raconté leurs démêlés. Il a regardé Michel, ne s'est pas fâché, ne l'a pas touché (d'ailleurs Papa ne nous a jamais battus). Il est allé dans le faux grenier chercher la petite valise verte (celle qui a fini son voyage à Compiègne). Il a mis dedans un pyjama, une serviette, un gant de toilette et une savonnette.

«  Je vais aussi te mettre un morceau de pain et un pot de confiture pour que tu puisses manger avant de trouver une autre maison puisque tu n'es pas bien ici et que tu fais enrager Maman. »

Il a bouclé la valise, l'a mise dans les mains de Michel, a ouvert la porte et ….sur le palier.

Michel, un vrai vif-argent, ne bougeait plus, pétrifié. Il avait l'air d'un petit ange avec ses grands yeux bleus embués de larmes. Papa n'a pas résisté longtemps.

«  Maintenant, si tu veux demander pardon à Maman, on te gardera encore pour cette fois, parce qu'on t'aime bien. »

 

On dit que les enfants pour être bien dans leur peau doivent être élevés avec un père et une mère.

Ceux qui n'ont pas ou plus eu de père, à cause de la guerre, comment ont-ils fait ?

Maman a eu le courage de tenir à la fois le rôle de mère et celui, plus strict, de père. Je pense que çà nous a bien réussi à tous les trois.

Les souvenirs précis des moments passés avec Papa me reviennent sans cesse à l'esprit à l'occasion d'une discussion, du feuilletage d'un album photos.

Je me rappelle qu'au lycée, j'avais au cou un médaillon, sorte de petite boîte à photo. Une camarade l'ayant ouvert s'est étonnée que j'y ai placé la photo de mon père et non celle d'un éventuel amoureux.

Il a toujours été là pour moi. C'est sans doute tout cela qui m'a permis d'avoir un père même sans sa présence physique.

Bien d'autres anecdotes existent sans doute mais tout ne peut pas se raconter.

Je souhaite à mes enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants, qu'ils n'aient jamais un jour la possibilité d'écrire de tels souvenirs. Josiane Amand-Chapron

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