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Hommages à Raymond Jamain

Hommage à notre père et grand- Père, écrit par Pierre et Yves Jamain

Le 6 janvier 2014 est décédé à l'âge de 95 ans Paul (Raymond) Jamain, ancien résistant, déporté le 24 janvier 1943 au camp d'Orianenburg-Sachsenhausen, officier de la légion d'honneur.

Paul Jamain était le troisième d'une famille Rochefortaise de 10 enfants qui a été décimée pendant la guerre 39-45. A Rochefort, une rue porte le nom des frères Jamain, et un lycée celui de Gilles Jamain.

Le père, Amédé, décédé en 1942, était docker à La Rochelle et syndicaliste, la mère, Jeanne, a exercé divers « petits métiers », lavandière, pêcheuse d'huitres... Ce couple a transmis à ses enfants les valeurs républicaines, de solidarité, de justice et d'amour.

La débâcle de 1940 et l'occupation ont été ressenties comme une humiliation par la famille dont plusieurs membres, dont Raymond, étaient sous les drapeaux. Dès début 1941 la famille est impliquée dans la résistance dans la région de Rochefort et Saintes.

Le frère aîné de Paul, André est responsable du dépôt d'armes et de munitions des FTP du Rochefortais. Il sera arrêté, déporté et décédera au retour des camps. René, responsable du Parti Communiste assure la direction générale de la résistance à Rochefort. Lui aussi déporté, il n'en reviendra pas. Gilles, résistant FTP sera arrêté et fusillé à Biard à l'âge de 19 ans, avec le mari de sa sœur Yvette, Maurice Chupin. Son oncle, Alphonse Magnaux, cheminot sera lui aussi fusillé à Rochefort en mai 43. Son cousin Roger, fils d'Alphonse a dirigé les maquis en Corrèze et en Dordogne. Yvette, elle aussi résistante, a échappe à l'arrestation pour rejoindre le maquis dans la région Bordelaise.

Démobilisé fin 1940, Paul commence son action de Résistant en récupérant des armes. Travaillant sur le port de La Rochelle, il collecte des renseignements, permettant des sabotages. Il est arrêté en septembre 1942, interpellé à Saintes par la police française, porteur de nombreuses brochures communistes, et de quatre blocs de papier identiques à ceux qui avaient servi à la confection des tracts, invitant la population de Rochefort à commémorer le 150ème anniversaire de la victoire de VALMY.

Après la torture, c'est le convoi avec ses frères André et René à Compiègne, puis la déportation le 23 janvier 43 vers le camp de concentration de Sachsenhausen. Il fut le seul des frères qui reviendra vivant de cet enfer, grâce à sa force de caractère, la solidarité de la résistance intérieure du camp... et aussi la chance d'avoir la vie sauve grâce à un chirurgien français déporté qui le soignera d'une blessure survenue lors d'un bombardement du camp.

Affaibli et très amaigri, il est de retour parmi les siens en juin 1945. C’est au sanatorium de Bagnères-de-Luchon que se passe sa convalescence. Il y rencontrera celle qui deviendra sa femme, Léone Baugé. Elle aussi est une résistante, ouvrière à la manufacture d'arme de Châtellerault, rescapée du camp de Ravensbrück où elle fut déportée avec son amie Renée Moreau en avril 1943.

En 1949, ils s'installent à Châtellerault avec les enfants de Paul, Daniel et Pierre, nés avant l'occupation. La famille s'agrandira avec Gilles né en 1952. Léone reprend son travail à la « manu » et Paul s'installera comme artisan-plâtrier.

Il reprend ses activités politiques au Parti Communiste Français. Il sera membre de la direction de la section de Châtellerault et de la Fédération départementale. Il sera conseiller municipal de 1952 à 1958, candidat du PCF aux législatives à plusieurs reprises entre 1952 et 1962. Parallèlement il devient Président de la section de Châtellerault de la fédération de déportés (FNDIRP) en 1957, puis secrétaire départemental et membre de son comité national.

A partir de 1965 il s'est beaucoup investi, avec ses camarades de la FNDIRP, pour faire connaître ce que fut la déportation. Il a participé à de nombreux témoignages dans les établissements scolaires de Châtellerault et du département pour, disait-il, « que la bête immonde ne resurgisse pas ».

Son histoire est celle de 80 années d’engagement, un engagement pour faire en sorte que demain soit plus beau, plus humain, plus fraternel, plus solidaire, plus pacifique.

 

Jean-Louis Moreau, secrétaire du PCF du Châtelleraudais : Hommage à Raymond le 10 janvier 2014

Nous sommes réunis pour rendre hommage à Paul-Raymond Jamain. Nous sommes rassemblés autour de ses fils Pierre, Daniel, Gilles, de ses petits-enfants Yves ( secrétaire départemental du PCF, Parti auquel son grand-père aura été fidèle jsusqu'au bout), Katia, Valérie, Antony, Eric, ses arrières petits-enfants et toute la famille pour leur témoigner notre sympathie, notre amitié, notre fraternité.

Raymond, tu nous quittes après une longue vie jalonnée d’un engagement sans faille pour la liberté, la paix, la solidarité.

Comme bon nombre d’entre nous, je t’appelle Raymond alors qu’à l’Etat civil c’est Paul, Raymond. Une erreur d’enregistrement lors de ta naissance le 6 mai 1918 près de Rochefort. En effet, sous le coup de l’émotion de ton papa avec la naissance de son 3ème fils ou à cause d’un moment de distraction de l’agent de l’état civil, tu as été déclaré Paul, Raymond en lieu et place de Raymond, Paul.

Mais ta maman, « la mère héroïque » comme vous l’appeliez a décidé que, malgré tout, tu te prénommerais Raymond, pas banal comme début de vie. Une mère héroïque qui recevait des résistants, détestait l’occupant et a élevé ses enfants et petits-enfants qu’elle avait recueillis dans l’amour malgré toutes les difficultés et les privations de l’époque.

Raymond a passé son enfance, son adolescence et ses premières années de jeunesse à Rochefort dans une famille de 10 ans enfants, une famille aux revenus modestes avec un papa docker au port de la Rochelle. Des parents qui ont transmis des valeurs, de l’amour, qui ont forgé les convictions, l’idéal qui ont donné sens à toute ta vie, à ton engagement. Une famille jusqu’à tes plus jeunes frères et sœurs engagés dans la Résistance ou au service de celle-ci.

Un engagement auquel ta famille a payé un lourd tribut : tes frères André, René, déportés avec toi, Maurice engagé dans les FTP qui meurt de maladie en sanatorium en 1943, Gilles fusillé à Biard avec ton beau-frère Maurice Chupin, Alphonse ton oncle, cheminot responsable des FTP en Charente-Maritime fusillé à Saintes. Ta sœur Yvette, résistance qui a échappé à l’arrestation, ton neveu Roger Magneaux qui fut capitaine de maquis en Corrèze et en Dordogne.

Ton engagement communiste en plein Front populaire avec ton adhésion aux Jeunesses communistes en 1935 tu l’as renouvelé ta vie durant jusqu’à lundi dernier. Comme tu le disais aux camarades, avec la modestie qui te caractérisait, qui t’interrogeaient sur ton engagement «  Dès mon enfance j’ai été sensibilisé par les conversations de mon père syndicaliste et de mon oncle Magnaux militant du PCF depuis 1923, dans ces conditions je n’ai aucun mérite à avoir donné mon adhésion au syndicat du bâtiment en 1933 et aux JC en 1935. »

Ton charisme, ton autorité naturelle, ton sens des responsabilités t’ont conduit dès 1937, jeune ouvrier plâtrier à devenir le secrétaire des JC ( jeunesses communistes) à Rochefort. Un engagement aux JC pour lutter contre les dangers du fascisme qui se répandaient en Europe, pour organiser la solidarité en collectant pour les républicains espagnols en guerre contre le Franquisme.

D’octobre 1938 jusqu’en 1940 tu es mobilisé au 113ème Régiment. Dès novembre 1940 contacté par la direction du PCF clandestin tu t’engages dans la Résistance dans l’organisation spéciale puis dans les Francs Tireurs et Partisans (Les FTP). Les FTP où tu deviens sous-officier. Tu organises le renseignement, des sabotages à la base sous-marine de la Pallice (La Rochelle), tu prépares la manifestation du 22 septembre 1942 à Rochefort pour commémorer l’anniversaire de Valmy.

2 jours plus tard, tu es arrêté et le 23 janvier 1943 tu es déporté à Sachsenhausen-Orianenbourg, pour 2,5 ans de « Nuit et Brouillard ».
 

Privé de liberté, de nourriture, d’hygiène, grièvement blessé par un obus de DCA, ta force de caractère, ton optimiste naturel t’ont permis de survivre à cet enfer. Tu aideras tes compagnons de déportation avec ton engagement dans la résistance clandestine qui s’est organisé à l’intérieur du camp. Comme tu le racontes dans tes mémoires « Je savais qu’à chaque heure, chaque jour, la mort était à nos trousses si l’on peut dire, mais j’espérais tout le temps parce que c’était dans ma nature de m’en sortir ». Tu ne renonçais jamais, même dans les moments les plus difficiles, comme le philosophe tu pensais que "C'est quand on a plus d'espoir qu'il ne faut désespérer de rien".

Affaibli, très amaigri tu reviens à Rochefort fin juin 1945 où tu retrouves les tiens, du moins ceux qui ont survécu, tes 2 fils Pierre et Daniel.

Dès le mois de juillet, tu reprends tes activités politiques au sein de la section de Rochefort où tu crées un comité de diffusion de l’Humanité (un CDH), journal fondé par Jaurès dont nous célébrerons cette année le centième anniversaire de son assassinat.

Atteint de la tuberculose, en septembre 1945, tu pars pour des soins dans un premier temps dans les Pyrénées où tu feras la connaissance de Léone, ancienne résistante, déporté à Ravensbruck, elle-même en soins et par la suite en Suisse jusqu’en avril 1947.

Le 7 mai 1947 vous vous mariez avec Léone à Châtellerault.
 

En avril 1949 vous vous installez avec Léone, Pierre et Daniel dans les baraquements des Renardières à Châtellerault. Léone reprend le travail à la MAC (Manufacture d'armes de Châtellerault ) et toi tu t’installes artisan-plâtrier. Puis ta famille s’agrandira avec la naissance de Gilles.

Tu milites dans la cellule de quartier où tu crées un nouveau CDH et diffuses 80 Huma, tu t’investis chez les Vaillants. Tu prends des responsabilités au sein de la section de Châtellerault du PCF dont tu seras un temps le secrétaire et au sein de la direction départementale du PCF de la Vienne.

De 1952 à 1958 tu seras conseiller municipal de Châtellerault et tu seras le candidat du PCF aux législatives à plusieurs reprises entre 1952 et 1962.

En 1954 tu organise le bureau du syndicat des artisans et participe à son bureau national.

En 1957 tu es élu Président de la section de Châtellerault de la FNDIRP, tu deviens secrétaire départemental et membre de son comité national.

A partir de 1965 tu t’es beaucoup investi avec Léone et tes camarades de la FNDIRP, pour faire connaître ce que fut la déportation. Avec Renée Moreau, l’un des piliers de la section locale de la FNDIRP, camarade de Résistance à la Manu et de Déportation de Léone vous avez témoigné dans les collèges et les Lycées de Châtellerault et du département.

Tu l’as fait sans économiser tes forces pour, disais-tu, que la bête immonde ne resurgisse pas en précisant « Je crois qu’un jour viendra où l’intelligence triomphera ».

Un magnifique message d’espoir que tu nous transmets et qui est fort utile dans cette période où sur fond de crise dans notre vieille Europe, les nationalistes de tout poil, les fascistes relookés, un pseudo humoriste, distillent des messages racistes, antisémites, xénophobes.

Banaliser les fours crématoires, c’est se faire complice de crime contre l’humanité c’est accepter l’inacceptable, la montée du fascisme, réveiller les vieux démons qui ont permis l’hitlérisme.

Raymond, j’ai bien conscience d’avoir été trop succinct pour témoigner de tes près de 80 années d’engagement, un engagement pour faire en sorte que demain soit plus beau, plus humain, plus fraternel, plus solidaire, plus pacifique.

Les communistes sont fiers de toi, fiers de ce que tu as apporté, de ce que tu nous laisses en héritage. Nous continuerons dans ta trace en pariant sur l’intelligence pour penser le changement et inventer d’autres futurs.

Nous n’aurons plus le plaisir de te croiser, de t’entendre, de partager ton enthousiasme, ta fraternité mais nous ferons tout pour poursuivre et transmettre ce que tu nous lègues, en pensant à celle belle phrase de Nelson Mandela qui sans nul doute résume ce qui a fait ton engagement  « Cela semble toujours impossible jusqu’à ce qu’on le fasse ».

Adieu Raymond, Adieu camarade

 

Hommage d’André Lassague au nom de l’Amicale de Sachsenhausen à Raymond Jamain le 10 janvier 2014

Cher Paul

Tu es né le 6 mai 1918 à Saint Agnant-les-Marais en Charente maritime.

Tu rentres dans la vie active comme plâtrier, tu adhéreras à la Jeunesse communiste en 1936. Rapidement tu deviendras le secrétaire du cercle de Rochefort en 1937.

La débâcle sera ressentie comme une humiliation et une frustration par toute la famille Jamain. Ton père Amédée, ta mère Jeanne étaient des républicains convaincus. Amédée était un syndicaliste engagé pour la défense des droits sociaux. Jeanne fut impliquée très tôt dans le monde du travail.

Les fusillades du 21 octobre 1941, Châteaubriant, Nantes et Souges soulèveront l’indignation de la famille, parents et enfants.

Là commence ton action de Résistant en récupérant des armes. Travaillant sur le port tu collecte des renseignements permettant des sabotages.

Paul, tu es arrêté en septembre 1942, interpellé à Saintes par la police française, porteur de nombreuses brochures communistes et de 4 blocs de papier identiques à ceux qui qui avaient servi à la confection des tracts invitant la population de Rochefort à commémorer le 150ème anniversaire de la victoire de Valmy .

Tes frères entrèrent aussi dans la Résistance, André fut le pivot du dépôt d’armes et de munitions des FTP ( Francs Tireurs Partisans ) pour la région de Rochefort. René sera responsable du triangle de direction des FTP de la même région. Maurice, militant syndicaliste qui vendait l’Humanité avec son père en faisant du porte à porte sera atteint d’une primo affection et mouura à Saintes le 29 août 1942. Yvette, comme ses frères, participe à la lutte contre l’envahisseur : elle réceptionne les armes et les médicaments, elle sera agent de liaison, après la guerre elle militera au sein des associations patriotiques, elle vient de nous quitter le 14 septembre denier à l’âge de 93 ans. Gilles, le plus jeune, fera de la Résistance dès 1941 dans les FTP dans des missions en dehors de Rochefort, assurant la protection armée des groupes de sabotage . Il sera fusillé le 3 septembre sur la butte de Biard avec Maurice Chupin époux d’Yvette. Alphonse Magnaux, frère de Maman Jamain, chez des FTP de la Résistance Fer dans la région de Saintes sera arrêté le 1er janvier 1943 et fusillé le 11 mai de la même année au stand de tir du Polygone à Rochefort.

Avec tes 2 frères, André et René, après votre arrestation, vous serez transférés au camp de Compiègne Royallieu. Le stalag 122 , puis le 23 janvier 1943 ce sera le départ pour une destination encore inconnue. Vous ferez partie du convoi 1.117 qui regroupe 1600 détenus. Trois jours plus tard vous découvrirez le camp de concentration nazi de Sachsenhausen. Là vous de/venez des « Stuck » soit des numéros. Tu auras le matricule 58113, André le matricule 58111, er René le matricule 5824. Après la désinfection et la quarantaine, vous êtes affectés au Kommando Heinkel. Paul, avec ton frère aîné André à partir de février 43 vous êtes au Baukommando qui est considéré comme un kommando disciplinaire, vous êtes toujours dehors par n’importe quel temps, occupés à des tâches de terrassement, de construction ou de réfection de routes e tde voies ferrées de l’usine, du déchargement et du transport des briques.

Même si la fabrication des briques ne fonctionne plus qu’à un rythme réduit, les souffrances n’en sont pas pour autant diminuées, les arrêtes coupantes arrachent la peau de tes mains qui sont en sang. En mars 43 tu feras un court séjour au Révier 3 dans l’aile B pour une maladie urinaire. En juillet 1944 tu seras blessé lors du bombardement d’Heinkel et tu subiras une intervention par le Docteur Emile Coudert qui pourra te garder 3 semaines au Revier. Tu feras un troisième séjour au Révier pendant 3 semaines pour une broncho- pneumonie. Pendant le bombardement des halls d’Heinkel, l’attaque avec des engins explosifs et incendiaires va durer 15 longues minutes. Soufflé par une bombe devant le Hall 7 mais indemne tu te précipite vers le block de ton frères André, il est sauf. Puis tu cours vers le le block 6 qui a souffert et où se trouve René. Fort heureusement, il est sain et sauf.

Puis c’est les « marches de la mort »

Avril 1945 : transfert de Sachsenhausen vers Lieberose puis Scwarzheide . 31 mois se sont écoulés depuis ton arrestation le 22 septembre 1942. Encore vivant, tu es encore vivant.

Le 3 avril 1945, sur la place d’appel de Heinkel, le chef des kommandos appelle une série de matricules. Tu es désigné avec quelques français dont Aristide Pouilloux, instituteur à Châtellerault et ton frère André pour partir en convoi avec 480 déportés de plusieurs nationalités.

Vous partez en wagons à bestiaux le 4 avril 1945 de la gare d’Oranienburg jouxtant le camp de Sachsenhausen et situé à 30 km au nord de Berlin. Aux environs de Liebberose, après 2 jours de voyage entassés dans ces wagons, vous devez continuer à pied en convoi sur les routes. Vous marchez, traînant des chariot où les S.S qui vous gardent avec leurs chiens féroces ont entassés leurs bagages. Marche épuisante pour des hommes aussi affaiblis. Ceux qui sont incapables de marcher sont abattus, montés sur des charrettes et enterrés à chaque étape.

Après deux jours de marche, vous arrivez au camp de Schwarzheide où vous allez rester environ une semaine durant laquelle on vous fait travailler 9 heures par jour dans une mine à ciel ouvert pour certains et pour d’autres dans deux usines en ville. Pour tout repas, on vous sert un bol de soupe de rutabagas par jour.

Le 18 avril 1945 de Schwarzheide à Kamenz . Ton frère André se retrouve dans le groupe formé par Alexandre Dumas, Jean Lyraud et arrêté dès juin 41 à Romainville Pierre Guyomarc’h du Mans, instituteur. Aristide Pouilloux, ton frère André et Pierre Guyomarc’h se trouvent bien affaiblis et vous devez les soutenir attentivement.

En ce jeudi d’avril, il pleut. Ce troupeu d’hommes en habits rayés, sales, déchirés avance sous une pluie glaciale. Le bruit des claquettes que font les chaussures à semelles de bois rythme la marche et donne une impression de monotonie lugubre. Cette procession semble surgir de l’eau delà.

Malgré l’état d’extrême épuisement où tu te trouves, à la limite de tes forces, un sentiment de révolte et d’impuissance t’envahit. Tu te dis :

«  Pourrons-nous faire payer ces assassins nazis, pourrons-nous leur faire payer les larmes de familles, des amis qui ne saurons peut-être jamais où et comment sont morts les leurs ? »

Après avoir installés Aristide Pouilloux , ton frère André et Pierre Guyomarc’h, tu tiens conseil avec Jean Cyraud et Eugène Vissesur sur l’attitude à adopter un lendemain qui s’annonce plein de dangers angoissants. La famine vous tenaille car il n’y a pas eu de distribution de nourriture. Tu n’as pu te procurer que quelques pissenlits que tu as réussi à arracher à la sauvette et que tu partages avec tes camarades.

Ton cauchemar se termine enfin à Skalice, en Tchécoslovaquie, le 9 mai . Vous êtes pris en charge par un médecin tchèque à l’Hôpital de Ceskalipa. Après quelques jours, tu peux repartir mais le médecin est formel : André et Pierre resteront encore pour recevoir des soins immédiats.

Le 15 juin 1945 tu es informé de ton rapatriement vers la France. Avec Eugène Visse, tu rentres en avion dans un Dakota pilotés par des canadiens. L’avion atterit à Lyon-Bron puis tu regagne Rochefort.

Tu as besion de repos et de reprendre des forces, c’est au sanatorium de Bagnères de Luchon que se passe ta convalescence . Là tu rencontres celle qui deviendra ta femme, Léone Baugé, elle te fera part de son parcours de résistante, ouvrière à la Manufacture de Châtellerault. Elle fit partie du groupe d’Organisation Spéciale des FTP. Dès 1940 elle sort à plusieurs reprises des révolvers de la Manufacture. Elle sera également agent de liaison dans les villages autour de Châtellerault. Léone sera arrêtée le 18février 1943 et déportée à Ravensbrück. Elle aussi sera un Stucck n° 19361 …Elle n’avait que 19ans. De votre mariage naîtra un fils, Gilles. Daniel et Pierre seront tes enfants nés avant l’Occupation.

Petit à petit la vie reprend un cours normal. Tes activités politiques se tourne vers le Parti Communiste Français. Puis, dès 1945 la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes ( FNDIRP) sera fondée par les anciens des camps, le Colonel Frédéric- André Manhès et Marcel Paul. Tu vas t’investir dans cette grande Fédération, tu deviendras Président de l’ADIRP de la Vienne et tu n’auras pas de cesse de faire connaître la période que tu as connue, l’indicible. Tu porteras témoignage comme le souhaitait ton frère André. Pendant des décénies tu feras part de ce que tu as vécu dans un camp nazi : Sachsenhausen.

Tu recevras notre congrès national en 2009. La maquette du camp sera exposée dans une salle de la Mairie et tu expliquera à plusieurs centaine d’élèves accompagnés de leurs professeurs la vie au Camp.

L’Amicale de Sachsenhausen constituée en 1945, tu viendras grossir les rangs des membres de l’association. Tu porteras ta pierre à l’édifice. Depuis de nombreuses années, tu es au conseil d’administration auquel tu apporteras ta contribution lors de débats en donnant ton avis au travers de paroles réfléchies et apaisantes, toujours dans le dialogue constructif à la recherche de la meilleure formule pour tout le monde.

Ton investissement patriotique sera reconnu. Pierre Gouffault, Secrétaire général de l’Amicale aura l’honneur mais aussi le bonheur de te remettre les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur lors d’une d’une journée mémorable. Tu seras plus tard promu au grade d’Officier.

Tu as également été promu au grade d’Adjudant chef des forces françaises de l’intérieur .

La mort n’est pas la fin disait Charles Péguy.

Je suis seulement passé dans la pièce à côté

Je suis moi. Vous êtes vous .

Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.

Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait.

N’employez pas un ton différent.

Ne prenez pas un air solennel ou triste. Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.

Souriez. Pensez à moi.

Que mon nom soit prononcé à la maison.

Comme il l’a toujours été, sans emphase d’aucune sorte,

Sans une trace d’ombre.

La vie signifie tout ce qu’elle a toujours éé

Le fil n’est pas coupé.

Pourquoi serai-je hors de vos pensée,

Simplement par ce que je suis hors de votre vie ?

Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.

C’est pour ça que je dirais simplement

AU REVOIR PAUL

 

 

Hommage de Jean Amand au nom de la FNDIRP ,

Cher Raymond,

En présence de ta famille, de tes camarades et amis, j’ai choisi de dire Raymond bien que nous sachions tous ici que tu te prénommais Paul. Saint Raymond, Saint Paul, je ne cherche pas à savoir tes éventuels arrangements avec ce qu’il est convenu d’appeler le ciel. Ce que je crois savoir en échange, c’est la disposition humaine et sociale que certaines personnes possèdent de faire d’un prénom, quelque il soit, un exemple dans l’histoire. Paul Raymond JAMAIN, mon ami, ta modestie dut-elle en souffrir, j’incline à penser que tu étais de ceux-là.

Cinquante années à militer auprès de toi et de nombreux camarades déportés m’ont aidé à forger une certitude : aucune action ne doit être entreprise si elle s’éloigne des valeurs constituées et affirmées par la déclaration universelle des Droits de l’Homme, texte inspiré pour l’essentiel des décisions du tribunal international de Nuremberg, chargé de juger les criminels nazis contre l’humanité.

Au sein de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes), tu as mené toutes les actions inspirées du programme du Conseil National de la Résistance :

- pour l’application d’une politique sociale, accompagnée et soutenue par la nationalisation des groupes industriels et financiers, lesquels avaient plus ou moins collaboré avec l’envahisseur nazi ;

- l’opposition au réarmement de l’Allemagne en refusant la création de la Communauté Européenne de Défense (la CED) ;

- l’action incessante contre le négationnisme, le révisionnisme et le relativisme.

Depuis 1945, tu as participé et souvent conduit l’action revendicative dans notre département pour faire connaître et défendre les droits des déportés et internés, des veuves et orphelins de la répression nazie.

Ton travail, concernant la transmission de la mémoire, a été écouté, lu et se lit encore dans de nombreux lycées et collèges où tu as livré, souvent au prix de douloureux efforts, un grand nombre de témoignages, à priori indicibles, mais qui révèlent finalement l’essentiel de ton engagement dans ce combat pour les valeurs humaines de liberté, de dignité et de solidarité.

La FNDIRP, cette association pas comme les autres, est née en 1945, dans le but de venir en aide aux rescapés des camps et des prisons, aux familles des victimes et pour transmettre cette mémoire incontournable de la Déportation et de l’Internement nazis.

Des orphelins de déportés et internés qui ont pu franchir un tant soit peu les grilles de l’enfermement affectif, ont participé, auprès des déportés, souvent avec beaucoup de difficulté, à ce travail de transmission de la mémoire. Quelques uns, dont je suis, ont eu la chance de travailler, de militer auprès de toi.

Cher Raymond, mon petit doigt de fils de déporté mort dans les camps me dit que tu aurais souhaité que ta famille, si durement éprouvée pour son engagement contre l’occupant nazi, soit associée à l’hommage que nous te rendons aujourd’hui. Ta famille est là ainsi que la mémoire de tes camarades morts dans les camps, dans les prisons ou fusillés et tes amis qui poursuivent la lutte contre l’oubli. Nous te disons tous aujourd’hui : merci pour tout ce que tu as fait pour la France, la liberté et les Droits de l’Homme.

Dans cet hommage, tu me permettras Raymond d’associer par la mémoire ton épouse Léone, résistante, déportée à Ravensbrück, élevée comme toi au grade d’Officier de la Légion d’Honneur.

La grande cause de la lutte pour la démocratie, pour la défense des droits de l’Homme et la liberté peut très bien se passer d’icônes ou de modèles. Les hommes et les femmes qui se sont battus pour ces valeurs, souvent au prix de leur vie, suffisent à l’exemple. Nous savons tous Paul Raymond que tu étais de ceux-là. Châtellerault le 10 janvier 2014

  

 

10 janvier 2014: HOMMAGE de la communauté éducative

à Paul-Raymond JAMAIN par des professeurs et des élèves

du lycée Marcelin Berthelot de Châtellerault

 

(Lu par Marie-Claude Albert, professeur d'histoire au lycée Marcelin Berthelot)

Raymond, comme les professeurs et les élèves aimaient l'appeler, un prénom de résistant, de grand résistant et de grand témoin, infatigable, qui parcourut durant près d'un quart de siècle les écoles, collèges et lycées de la ville, du département, de la Région. Combien de candidats au Concours national de la Résistance et de la déportation sont venus recueillir sa parole ?
 

{Lu par Jean-Luc Gillard, professeur d'histoire-géographie)

Nous n'oublierons jamais sa participation à l'émission de TFI tournée au lycée Marcelin Berthelot sur les porteurs de mémoire et encore moins ce voyage historique à Berlin en 2001. Raymond, avec Jacky Joseph, Roland Gaillon, son épouse, et Renée Moreau également résistante et déportée au camp de Ravensbrück, accompagnait alors 40 lycéens. Il témoigna dans le camp de Sachsenhausen où il avait été déporté le 24janvier 1943.

«  Avant d'entrer dans le camp, nous étions encore des Hommes », nous avait-il affirmé. Ces paroles sont à jamais inscrites dans notre conscience. Après avoir écouté ses commentaires sur l'interminable attente dans le froid de la place d'appel, sur les bastonnades, les pendaisons, le commando disciplinaire, la chambre à gaz, chacun avait compris à quel enfer il avait survécu.

A l'issue de leur expérience les lycéens écriront :

(Lu par Raphaël Bezeaud, élève)

«  Les témoignages ont donné de la force à ce voyage, des témoignages poignants parce que véridiques. Plus qu'un voyage c'est un pèlerinage intérieur, une éducation à la paix... » En effet, Raymond était animé d'un profond respect à l'égard des Allemands d'aujourd'hui qu'il prenait soin de différencier des nazis d'hier et il mettait toujours en garde les élèves contre la haine et la violence.

 

(Lu par Aurèle Guibert, élève)

Au cours de ce voyage comme dans toutes ses interventions, il avait su passer le témoin à la jeune génération. Nous les élèves, confirmons : « Comment oublier les explications de Monsieur Jamain, cet homme qui a vécu des souffrances innommables et qui, surmontant sa douleur, avec beaucoup de patience nous a conté les années les plus terribles de sa vie. Comment oublier l'émotion de cet homme, les larmes qui nous brûlaient les yeux, quand, avec un sincère recueillement, nous avons déposé une gerbe au pied du mémorial du camp? »

 

(Lu par Marie-Claude Albert, professeur d'histoire au lycée Marcelin Berthelot)

Il clamait haut et fort les valeurs de la Résistance qu'il a défendues durant toute sa vie : la liberté, la justice, l'égalité, la solidarité. Lors de ses témoignages, il insistait toujours sur la manière dont la solidarité l'avait aidé à survivre dans le camp et durant I’ interminable marche de la mort qu'il avait subie du 4 avril au 9 mai 1945 avant d'être libéré. Son journal rédigé en 1995, Le convoi de la mort, a beaucoup circulé parmi les élèves. Ils y ont découvert avec stupeur le destin tragique des membres de sa famille qui ont lutté jusqu'à la mort contre le nazisme, un engagement, qui, comme il l'écrivait, le porta toute sa vie pour « en faire quelque chose d'utile ». Il concluait sur la nécessité de « témoigner en tant que survivant pour montrer à quoi peut aboutir I’ application d'une théorie basée sur le racisme, la xénophobie, la négation de l'être humain, pour rendre impossible de telles monstruosités et rendre possible la construction d'un monde nouveau » .

Par-delà son vécu très dense, il n'hésitait pas à dire qu'il serait toujours un apprenti et qu'il aimait apprendre auprès des historiens. Il mesurait I’ importance de l'enseignement et de l'écriture de I’ histoire de cette période et cherchait en permanence comment y contribuer le mieux possible.
 

(Lu par Christian Perez, professeur d'Histoire au lycée Marcelin Berthelot)

Avec Paul-Raymond Jamain, nos derniers témoins nous quittent et avec eux disparaît la mémoire charnelle de la déportation. Mais ce qui ne s'effacera jamais, ce sont les germes d'espoir, de civisme et d'engagement qu'ils ont semés dans l'esprit de la jeune génération. En tant que relais de la mémoire collective, elle ose maintenant affirmer haut et fort : «  Non plus jamais ça ! ». « Non, plus jamais ça » à l'heure où constamment le discours négationniste détourne notre jeunesse de ce passé de barbarie. Un message sacré et républicain dans notre histoire collective doit toujours réaffirmer I’ imprescriptibilité des crimes contre I’ humanité comme ce fut le cas lors des procès de Nuremberg et de Tokyo. Les valeurs universelles des Nations Unies dont la volonté de construire un monde de paix après 1945 sont les valeurs portées par la vie de M. Paul-Raymond Jamain. La Seconde Guerre mondiale a fait plus de 55 millions de morts dont près de 1l millions dans les camps de la mort. Depuis cette date ce sont près de 150 conflits soit 47 décès à la seconde. Quel avenir se prépare l'homme ?

 

Merci Monsieur Paul-Raymond Jamain pour votre témoignage humaniste auprès de nos élèves du lycée Marcelin Berthelot.

 

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