Fédération de la Vienne

Fédération de la Vienne
Accueil
 
 
 
 

Au-delà de sa stratégie, le Front de gauche a besoin de s’enraciner

Par Florian Gulli, secrétaire de la section PCF de Besançon.
 

Aurélien Bernier publie un article dans le numéro de janvier du journal les Zindigné(e)s, intitulé « Municipales 2014 : PCF-PS, l’alliance perdante ». La thèse est tout entière dans le titre. L’argument est simple : voilà trente ans que le PCF décline à cause de ses alliances électorales avec le PS, il n’y a aucune raison pour que la situation ne se reproduise pas aujourd’hui à l’occasion des municipales. Mais cette fois, la chute annoncée du PCF entraînerait dans son sillage le Front de gauche et ferait le lit du Front national.

Il ne s’agit pas de prendre parti, avec ces quelques lignes, dans le débat stratégique relatif aux municipales. Il s’agit seulement de souligner que l’essentiel des difficultés rencontrées par le Front de gauche ne réside pas d’abord dans sa stratégie électorale, comme le laisse croire l’analyse d’Aurélien Bernier.

Il aurait suffi, hier, que le PCF n’eût pas passé d’alliance avec le PS pour conserver sa puissance d’antan (la fin des capacités de séduction de l’Union soviétique, la montée en puissance du capitalisme de consommation, les bouleversements multiples des mondes populaires ; cela ne semble guère peser aux yeux d’Aurélien Bernier). Il suffirait aujourd’hui d’être autonome pour voir grimper le Front de gauche dans les sondages. Si seulement ! L’autonomie radicale à l’égard du PS a été tentée par presque toutes les formations politiques à la gauche du PS depuis trente ans. Pour quels résultats ? L’alliance peut être perdante, évidemment, mais l’autonomie tout autant.

Sans doute, Aurélien Bernier ajouterait que la stratégie électorale ne suffit pas et qu’il est aussi nécessaire de gagner le soutien des classes populaires en tenant un vrai discours de rupture à l’égard de l’Union européenne. N’est-ce pas ce qui assure au Front national ses suffrages populaires ? Mais là encore, l’évidence mériterait examen. Les électeurs frontistes à la présidentielle de 2007 ont largement délaissé Jean-Marie Le Pen pour le très europhile Sarkozy. Que la question européenne soit une question politique cruciale est une chose ; qu’elle soit la cause du soutien apporté au Front national en est une autre.

Le problème de cette analyse est double. D’une part, elle surestime le poids des questions électorales et idéologiques (questions qui ont leur importance par ailleurs) et, d’autre part, elle sous-estime fortement les raisons de la stagnation du Front de gauche. Car il faut bien avoir à l’esprit que la stagnation, et parfois le reflux, du Front de gauche commence bien avant les municipales ; on a pu l’observer à toutes les élections partielles depuis la présidentielle. Faire des municipales, l’origine d’un éventuel recul du Front de gauche, c’est nier purement et simplement ce qui se passe depuis avril 2012.

La stagnation du Front de gauche vient de son incapacité à mobiliser les classes populaires qui lui préfèrent encore largement l’abstention et le vote Front national. Et cette incapacité a peu à voir avec la stratégie électorale. La force du PCF venait du « branchement » de l’appareil communiste au niveau local sur les sociabilités populaires, soit que l’appareil bénéficiait de la force des communautés populaires, soit qu’il permettait à ces communautés de se revigorer lorsque des signes de délitement apparaissaient.

Ce « branchement » contribuait à l’organisation de la vie quotidienne (de l’association des anciens combattants aux colonies de vacances en passant par la coopérative de consommation). Et sur cette base pouvait opérer la politisation partisane. Il faut donc bien sûr accorder un rôle à l’idéologie, mais il ne faudrait pas oublier de se poser la question des conditions sociales de sa diffusion dans les milieux populaires. Les passages à la télévision et les meetings n’ont jamais suffi.

Ce « branchement », qui est la condition essentielle du renforcement du Front de gauche, n’est pas au cœur de nos préoccupations, sinon de façon purement incantatoire (sauf chez nombreux de nos élus locaux bien sûr). Comme si la justesse programmatique et stratégique devait suffire à mobiliser les couches populaires. Croyance naïve en la magie du verbe ?

Deux choses hier rendaient possibles ce « branchement » ; deux choses qui nous font cruellement défaut aujourd’hui. D’abord, la grande proximité sociale des membres de l’appareil communiste local et de la population. Or cette proximité manque aujourd’hui au Front de gauche. Son électorat et ses militants se recrutent d’abord dans les catégories intermédiaires de la fonction publique. Le PCF s’en tire peut-être un peu mieux que les autres car, s’il a connu une « désouvriérisation » certaine, il reste malgré tout le parti le plus populaire dans sa composition militante. Ensuite, les plusieurs centaines de milliers de militants du PCF permettaient un véritable présence sur le territoire. Mais nos effectifs actuels sont très largement inférieurs à ce qu’ils étaient et sont un véritable obstacle à toute expansion rapide du Front de gauche.

Bien sûr, on peut parier sur la crise ! Elle pourrait rebattre les cartes et accélérer la recomposition des rapports de forces politiques. Mais là encore ; quelle assurance ? Et pourquoi la crise profiterait au Front de gauche ? Une crise bénéficie aux organisations qui sont le plus enracinées. Où l’on retrouve notre problème.

Programme et stratégie sont indispensables mais ne suffisent donc pas. Le Front de gauche ne peut espérer prendre le pouvoir sans s’être d’abord enraciné. Il est aujourd’hui encore largement « hors-sol ». L’implantation demandera du temps, n’en déplaise aux gens pressés ; voilà pourquoi il est grand temps de prendre à bras-le-corps cette question. C’est le long détour sans lequel rien ne se fera. La focalisation sur les questions de stratégies électorales ne permet pas de mesurer l’ampleur de cette tâche ; bien plus, elle la masque en faisant croire qu’un bon programme et l’autonomie à l’égard du PS suffiront. L’impatience, qui se figure que cet enracinement n’est pas nécessaire ou qu’il se fera spontanément par la seule vertu du discours, est sans doute notre pire ennemie.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.