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Les combats réguliers. Entretien avec Nicolas Rideau

Il y a maintenant trois ans, Nicolas Rideau, caméraman et réalisateur, accompagnait un groupe de personnes aux cotés d'anciens déportés de l'amicale d'Oranienbourg-Sachsenhausen et ses kommandos lors de leur pèlerinage au camp de Sachsenhausen en Allemagne. Un film documentaire est né de ce voyage dans le temps, pénétrant par les regards de ceux qui en sont revenus, de ceux qui les accompagnent encore aujourd'hui et plonge au cœur d'un espace où l'on arrachait les vies et la dignité humaine.

 

Elsa Bernardeau : Nicolas, pourrais-tu nous expliquer ce qui est à l’origine de ce documentaire, ce qui t’a amené à rencontrer ces gens, et plus encore ce qui t’a incité à te dire que tu allais travailler avec ces images ?

Nicolas Rideau L’origine du film c’est toi Elsa ! Nous sommes copains depuis le lycée à Poitiers et avant que je monte à la capitale au début des années 90 pour étudier la prise de vues et que je travaille ensuite sur des films,  nous avions déjà des discussions politiques enthousiastes qui continuent aujourd’hui. 

Lors de ton passage à Paris pour le 36° congrès du parti communiste, tu m’as proposé de contacter Yves Jamain qui cherchait des gens pour filmer certains des derniers déportés rescapés du camp de Sachsenhausen, son grand-père Paul Jamain ayant lui même été déporté là-bas. Je suis donc parti en Allemagne avec mon complice Yves Gaonac’h à la rencontre de ces hommes encore ados dans les années 40 et qui avaient été des militants chacun à leur façon avant d’être arrêtés par la police française pour la plupart, puis livrés aux nazis.  

Nous nous sommes joints au pèlerinage qu’ils font tous les ans en hommage à leurs camarades disparus, avec des proches et des amis. Pour qu’un film se mette à exister il me fallait des personnages forts et c’est là où mes espérances ont été dépassées car en seulement quelques jours de vie sur place avec ce groupe très politisé et intergénérationnel je sentais qu’un film qui s’adresserait au plus grand nombre allait pouvoir se construire. 

Dans le bus, le premier matin j’ai distribué à chacun un court texte qui présentait le projet du film avec ce souci constant de ne pas faire un film disons « passéiste » mais plutôt dont les propos résonneraient avec l’actualité contemporaine.

Alors le bus que nous prenions chaque jour pour aller sur les lieux de commémorations est devenu naturellement un fil conducteur du documentaire, les gens parlaient très librement pendant les transferts et j’ai dû raccourcir pas mal d’entretiens malheureusement pour que le film garde un rythme soutenu !

Qu’est-ce qui t’a le plus frappé tout au long de ce pèlerinage, les moments les plus importants qui ont pu être déclencheurs de ce désir qu’on sent que tu as eu, de ne pas te contenter  d’un constat ou d’une vidéo qui retracerait un événement particulier?

Je pense que le fait d’avoir croisé de façon inattendue, puis filmé des ados français et allemands en voyages scolaires ont été des moments importants qui m’ont conforté quant à la direction que prenait le film. Voir toutes ces jeunes filles et garçons attentifs et sensibles aux paroles d’anciens déportés m’a beaucoup touché et motivé. Même si j’avais déjà en tête avant de partir l’idée d’aller au delà du constat en quelques sortes et de projeter les personnages du film dans des questionnements politiques vraiment actuels, la présence de tant de jeunes sur place a été aussi très « moteur » pour tout le groupe que nous suivions. 

Du coup, pendant le montage j’avais toujours la préoccupation que le film s’adresse en priorité aux collègiens et lycéens bien qu’il soit visible par tous, disons à partir de douze ans environ, car certaines images d’archives sont évidemment terribles.

Est-ce que ça n’a pas été un challenge de coloriser ton film de certaines valeurs très politiques, héritières d’une éducation populaire née au sortir de la seconde guerre mondiale, alors que l’on sent bien qu’aujourd'hui nous traversons une période où l’on veut gommer, effacer tout engagement politique ? 

C’est la grande question en effet, il y a eu pas mal de visionnages et d’allers-retours avec plusieurs personnes de l’amicale de Sachsenhausen lors de la phase du montage, j’ai dû composer avec un groupe, certains égos et des différences de positionnements politiques, tout ça en ne lâchant pas avec mon propos initial. Mais ces discussions étaient importantes pour que les personnes figurant dans le film l’acceptent d’une part et ne se sentent pas trahies par le fait que je ne garde qu’une partie de leurs propos, parfois juste deux phrases !

Certains étaient aussi très attentifs à la véracité du commentaire ou des archives, car ils voulaient absolument éviter la moindre imprécision ou erreur, ouvrant la brêche aux négationnistes. Le film est composé de tous ces arrangements avec un propos encore politique, au sens du vivre ensemble. Tellement politique même, que pour l’instant aucune des télés que nous avons contactées ne semble très curieuse ou prête à le diffuser. J’espère que, par exemple, des profs d’histoire-géographie maquisards s’en serviront comme support de cours !

Dans un documentaire réalisé sur la vie de Simone Lagrange, torturée par Klaus Barbie à 13 ans et déportée avec ses parents à Auschwitz, cette dernière témoigne lors du procès Barbie en 1989, du peu ou pas de conscience des gens en France, cinquante ans après, de ce qu’avait été le « ravage » subi par ceux qui avaient vécu les camps. Comment penses-tu que cette mémoire puisse être vivante dans notre réalité ? 

Je pense que de la même la manière que le balancier des partis politiques dominants penche très fortement vers des projets économiques austéritaires, rétrogrades et toujours plus inégaux, il y a un racisme plus ou moins diffus qui s’étend également chez ces mêmes dirigeants qui saturent nos écrans, épaulés par des médias à leurs bottes et avides du moindre frémissement nationaliste d’une partie de la population qui ne se sent plus représentée par ces « élites ». La question des consciences prêtes à accepter ou non les massacres de masses nazies doit, je crois, se poser, même s’il faut relativiser, à l’orée des discours dominants qui cherchent toujours à stigmatiser le parasite,  le profiteur du système, l’étudiante qui porte le voile, le migrant de guerre, le migrant économique ou politique, etc.

Bref le chemin vers les vrais combats, à mon sens, est encore long et c’est un peu le propos des gens dans le film que j’ai voulu mettre en avant, comme porteur d’espoir malgré tout.

En avançant dans le montage je me suis intéressé à l’histoire de l’éducation populaire en France, imaginée dès 1792 par Condorcet. Il parlait déjà d’éducation politique plutôt que d’instruction, j’ai découvert qu’elle avait été envisagée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale par le gouvernement provisoire en 1944 comme une des réponses possible au fascisme.

Pourquoi ce titre, « Combats réguliers »?

Le titre illustre un peu tout ce que l’on vient de se raconter, c’est vraiment l’idée que dans l’histoire des humains qui font société, malheureusement les pires erreurs ou fausses routes semblent se répéter. Régulièrement il y a des combats à mener par ceux qui espèrent encore que d’autres mondes sont possibles.

Le DVD Les combats réguliers (51 minutes) est disponible à la fédération du PCF à Poitiers au prix de 15€. 

Initialement paru dans la Vienne Démocratique n°1045, juin 2016

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