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Psychiatrie : le grand renfermement ou le contrôle social absolu

L’hôpital psychiatrique change, à l’instar de tous les secteurs publics. Dans le sillon de la société, il n’échappe pas au rouleau compresseur de l’idéologie de l’enfermement qui depuis une cinquantaine d’années maintenant aplatit sur son passage nos cultures populaires, nos spécificités, nos créations, nos imprévus, nos pensées, nos maux.

L’enfermement en hôpital psychiatrique est une dérive bien plus systématique qu’isolée.Enfermement accompagné de sur-médicalisation, de restriction de liberté d’aller et venir, d’interdiction de sortir, de fumer, de communiquer, de recours à l’isolement, à la contention dans des proportions jamais observées… Mais lorsque que ces nouvelles-vieilles méthodes ne fonctionnent pas et ne re-normalisent pas le patient, sans même parler de le soigner, on observe aujourd’hui, de plus en plus, des équipes de soignants, ne disposant plus ni de formation, ni temps de réflexion, ni même de considération de la part de la hiérarchie, porter plainte contre ces mêmes patients pour lesquels ils ne sont plus en mesure d’exercer leur métier.

Les malades se retrouvent ainsi devant des tribunaux, où malheureusement là encore, l’écoute n’est pas de mise. Pas non plus d’examen détaillé. Des faits, des faits simples et hors de leur contexte, la plus part du temps. Rien sur l’état de souffrance de la personne incriminée. Elle glissera petit à petit du monde des soins au monde de la prison, pour un jour, si elle manque de famille et de soutien, se retrouver en foyer, puis dans la rue qui la rejettera immanquablement, grâce à la loi de rétention de sûreté, et les nouveaux critères de dangerosité criminologique, en prison.

On aimerait penser que l’évolution de la psychiatrie en France a atteint son paroxysme de violence et de déviance totalitaire au mépris de l’être. La famille des soignants ainsi que les patients enferrés dans leurs souffrances se retrouvent sur le même rivage, du même côté de la non reconnaissance. Pour les soignants qui voient depuis le début des années quatre-vingt-dix disparaître leur formation, s’effondrer les liens de vie et de réflexion, indispensables au bon fonctionnement d’un hôpital psychiatrique.

Le soin échappe indéniablement à l’ensemble des soignants ; médecins, psychiatres, psychologues, infirmiers, aide-soignants.

« Notre travail est basé sur la parole et la rencontre et on nous demande de nous taire ».

Le long et patient travail du soin psychiatrique a cédé la place à une totale prise en charge technocratique. Ainsi, ARS, HAS, « recommandations de bonnes pratiques », « démarches qualité », « patients traceurs », « file active », « mutualisation des moyens », sont autant de termes d’une novlangue imposée, qui loin d’être sous tendus par des considérations cliniques, éloignent la grande famille des soignants de la relation à l’autre et de sa complexité.

Dire non aux sangles qui font mal, qui font hurler, qui effraient plus que tout, c’est dire oui. Oui à un minimum de fraternité. C’est remettre au travail une pensée affadie, devenue glacée. C’est poser un acte de régénérescence. C’est trouver et appliquer des solutions humaines à des comportements engendrés par d’énormes souffrances, mais qui peuvent paraître incompréhensibles ou non traitables autrement.

Le collectif des 39, les syndicats de soignants, ne cessent de tirer la sonnette d’alarme à l’oreille d’une société qui ne veut plus prendre le temps du débat sur la complexité sur le terreau indéfectible qu’est le rapport qui façonne les liens entre hôpital du dedans et hôpital du dehors. Sur la connaissance de l’autre et la prise en charge de son accueil... Mais ces mots sonnent creux à l’audimat des médias, qui travaillent sans relâche à nourrir un système simple et total reposant sur la communication fulgurante et simpliste, l’émotion et la réaction immédiate emportant dans son courant libéralicide, toute notre humanité.

Dangereux, mais pour qui ?

Les structures de liberté et d’entraide nées du Conseil National de la Résistance s’éloignent de nous à grands pas ; l’ouverture des asiles aliénisants, lobotomisants au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, la création des lieux ouverts, des foyers, des espaces protégés, autant de possibles écoles de la vie où l’on réapprend la confiance dans la vie, où l’on réapprend sa propre force, que l’écrivaine et militante américaine Starhaw appelle le pouvoir du dedans, seul à être en mesure de s’opposer au pouvoir sûr, c’est à dire celui des dirigeants. « Je sens le pouvoir du dedans lorsque je manifeste » déclarait une jeune femme suite à une manifestation. Cette ré-appropriation d’une culture populaire ne peut éclore d’une idéologie de l’enfermement.

On enferme les fous, les déviants, les délinquants, les syndicalistes, autant d’individus dont les médias n’ont de cesse de répéter qu’ils pourraient potentiellement être des gens dangereux. Dangereux, mais pour qui ? Pour autant de victimes potentielles, d’individus larbinisés, mais surtout, dangereux pour un système économique potentiellement fragile !

Le pouvoir flirtant avec l’irrésistible envie de gommer les spécificités de la psychiatrie, n’hésite donc pas à passer ses fils de peurs pour le bon ordre public dans les mailles de la psychiatrie et de la justice, criminalisant le fou, lui ôtant jusqu’à sa complexe souffrance et son parcours de vie. Ainsi, culpabilisé de ne pouvoir se normer, au même titre que le syndicaliste qui refuse le larbinisme, au même titre que le migrant qui refuse l’étiquette infâme de sous-homme, il sera, il est, prêt pour justifier de sa propre exclusion, pour ne pas parler de son élimination, où par soumission à la notion de « normalité », on l’a conduit.

Alors à quoi peut bien nous servir un hôpital psychiatrique ouvert, foisonnant de soins diversifiés, humanistes et d’une structure humaine tout autant diversifiée, formée et en perpétuelle recherche si l’on ne dissocie pas le crime de la folie ?

Il y a cinq à six ans le projet, U.H.S.A. Unité d’Hospitalisation Spécialement Aménagée fut élaboré et voté. La construction de cette unité est prévue et le terrain pour la recevoir d’ores et déjà acheté et réservé. Il devrait donc sortir de terre aux côtés du centre hospitalier Laborit. Le terrain n’attend plus que de supporter les murs de cette prochaine forteresse, avec corridors et barbelés où viendront pour bénéficier de soins des détenus, placés sous contrôle pénitencier. Une unité qui comptera, pour garder en cage ses nouveaux criminels, une équipe d’infirmiers, et de gardiens de prison.

Espérons que les finances manquent… et qu’on laisse à cette terre la dignité de ne pas faire naître cela…

Le mois dernier [avril 2016, ndlr], nous pensions pouvoir publier la réponse à la demande de dérogation déposée à l’ARS, concernant la mise en place dans notre département d’un GHT (groupement hospitalier de territoire) instauré par la nouvelle loi de santé. Cette nouvelle super structure, énorme machine bureaucratique, engloutissant la psychiatrie de secteur dans le CHU, risque fortement d’annuler définitivement la spécificité de la psychiatrie, comme ce fut le cas pour les formations des infirmiers et médecins spécialisés en psychiatrie. 

Il faudra donc encore attendre. Alors pour ne pas s’impatienter, tous aux nuits debout, nouveaux espaces ouverts et multi-culturels s’il en faut, loin des normes qui sillonnent nos reflexes médiatisés et stérilisés.

Elsa Bernardeau

bernardeau.elsa@wanadoo.fr

 

Article initialement paru dans la Vienne démocratique de mai 2016 (n°1044).

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